Saint-Tropez, Une Histoire d’Icônes

Paul Signac en a fait une toile. La Nouvelle Vague en a fait une muse. Brigitte Bardot en a fait un mythe.

Saint-Tropez, La Liberté Au Bout Du Monde

« Il était une fois un village dormant allongé sur le sable, au bout d’une presqu’île entre le bleu d’une mer paresseuse et d’un grand soleil chaud. Le temps avait oublié ce village vivant au fil de l’eau, de l’amour et des joies. » Ces mots, dans la bouche de Brigitte Bardot pour le film ‘Saint-Tropez Vole’ par Ghislain Dussart, dans les années 1970, capturent beaucoup du charme de la cité corsaire.

Un charme qui a bercé les esthètes du monde entier — libres d’exister autrement, comme au bout du monde.

Les Esthètes Sous Le Charme De Saint-Tropez

Si la relation nouée entre les peintres et le village de Saint-Tropez mérite tout un article, c’est un illustre écrivain qui semble l’avoir découvert le premier. Il semble, seulement, car à lire les histoires, les notes et les récits qui content Saint-Tropez, le village de pêcheurs est depuis longtemps un lieu de passage pour les voyageurs.

L’un d’eux, justement, allait mettre en mots toute l’émotion soulevée par la beauté indescriptible du lieu. Cet esthète n’est autre que Guy de Maupassant. Au XIXème siècle, il décrit, avec la minutie qu’on lui connait, ses pérégrinations en Méditerranée dans son livre Sur l’eau.

Saint Tropez, Paul Signac, 1906

A bord de son bateau Le Bel Ami, Maupassant, comme nombre de navigateurs à l’époque, fit une halte au port de Saint-Tropez — ce 12 avril 1888, Guy de Maupassant vient de découvrir un village aux airs de bout du monde. Il note:

« Saint-Tropez, à l’entrée de l’admirable golfe nommé jadis golfe de Grimaud, est la capitale de ce petit royaume sarrasin dont presque tous les villages, bâtis au sommet de pics qui les mettaient à l’abri des attaques, sont encore pleins de maisons mauresques avec leurs arcades, leurs étroites fenêtres et leurs cours intérieures où ont poussé de hauts palmiers qui dépassent à présent les toits.
Si on pénètre à pied dans les vallons inconnus de cet étrange massif de montagnes, on découvre une contrée invraisemblablement sauvage, sans routes, sans chemins, même sans sentiers, sans hameaux, sans maisons. »

Sauvage, Saint-Tropez l’est encore très certainement. Une variété de couleurs, de parfums, de saveurs et de sons… Une profusion naturelle formant un paysage idyllique — il n’en faut pas plus pour convaincre Paul Signac de s’y rendre, après la lecture du texte de Maupassant…

Saint Tropez par Paul Signac

Attiré par sa lumière et son paysage si sauvage, chatoyant et piquant, le peintre n’hésite pas une seconde — il convie ses amis à y passer l’été 1904.

Parmi eux, les peintres Matisse et Bonnard. Touchés par ce décor hors du temps, les peintres du nouveau siècle croquent Saint Tropez à coups de couleurs et de pointillés. Pointillisme et fauvisme y sont littéralement inventés !

Saint Tropez par Matisse, 1904

Des décennies plus tard, Bernard Buffet et David Hockney y puiseront aussi ce grain de liberté qui mène à une créativité aboutie. L’esprit bon enfant de Saint-Tropez… Picasso a aimé le vivre à son tour.

Les routes se perdent, le pays est isolé… Saint-Tropez insuffle à ses visiteurs beaucoup de la fougue du bout du monde… Colette, en 1932, s’y installe. Et déjà elle perçoit les contractions à venir d’un Saint-Tropez mue en destination iconique.

Elle écrit, dans Prison et Paradis: « Saint-Tropez: pyjama, dos nus, boites à débardeurs truquées pour touristes riches. 200 autos de marque à partir de 5 heures en travers du port. Cocktails, champagne sur les yachts à quai, et la nuit sur le sable des petites criques vous savez?
— Non je ne sais pas, je ne sais vraiment pas, je connais l’autre Saint-Tropez. Il existe encore, il existera toujours pour ceux qui se lèvent avec l’aube. »

Ceux qui se lèvent avec l’aube, ou plutôt se couchent à l’aube, débarquent justement l’année de la disparition de la grande Colette. 1954. Les Germanopratins, menés par Boris Vian et Juliette Gréco. Sartre et De Beauvoir. François Sagan ensuite… Tout un pan du mythe de Saint-Tropez est en effet lié à celui de Saint-Germain-des-Près — la Rive Gauche est alors en pleine recherche de chic radical, bercé de jazz et de fantasme de vie naturelle. Saint-Tropez leur offre tout cela.

Et au bout de ce monde où l’on n’a pas besoin de tenue pour attester de son rang… Ici où il n’y avait rien, pas de cravate, pas de chaussure. On déambulait à Saint-Tropez le torse nu et l’esprit léger. Peu étonnant alors que Saint-Tropez se soit mue en lieu habillé de fantasmes et de mythes. Des mythes qui, justement, ont, à leur tour, concouru à faire de Saint-Trop’ un mythe en soi…

Après eux, Saint-Tropez ne sera jamais plus le même village — la bombe BB attire les foules. Les icônes existentialistes, comme à Ibiza, attirent après elles la jet-set et les rockstars.

Depuis 1950, on remarque aussi la présence de paons… Un signe annonciateur, peut-être, de ce que Saint-Tropez va devenir le lieu incontournable de la comédie sociale qui tient en trois mots: voir et être vus.

Saint-Tropez, l’Icône de la Jet Set

Le mythe de Saint-Tropez doit beaucoup à Roger Vadim et Brigitte Bardot. 1956, ils font du village et de la plage de Pampelonne le lieu de tournage du scandaleux et iconique ‘Et Dieu… Créa La Femme’.

Ces paysages pittoresques seront d’une telle attraction que Saint-Tropez servira de décor à des films devenues légendaires… Ils se dévoilent ici.

Entre temps, l’impression de BB à Saint-Tropez sur les spectateurs est telle que la vogue de Saint Tropez est lancée ! On vient désormais de toute la France, et même du monde entier pour marcher sur les pas de celle qui incarne avec pétulance l’art de vivre tropézien ! C’est que les paysages de Saint-Tropez se prêtent à la vie simple et dérangée, comme nuls autres.

Ici c’était la liberté. La vie mondaine ne ressemblait pas à celle de Cannes. On s’encanaille, on ne s’habille pas. On est libre à Saint-Tropez.

Dès 1959, Henri Salvador y chante l’amour. Cinq ans plus tard, la mode du monokini y prend vie. On déambule pieds nus dans ses ruelles rupestres, histoire de figurer, sans soulier, sa liberté d’esprit. On sillonne ses eaux en bateaux Riva. On joue à la pétanque avec les locaux, sur la place des Lices. Mais surtout, on jouit d’une atmosphère festive, sans limite.

Eddie Barclay ainsi attire tout le gratin lors de ses mémorables soirées blanches dans sa Villa Du Cap Camarat.

Des villas aussi charmantes que prestigieuses, Saint-Tropez en compte énormément. L’une d’elles, perchée sur dans le quartier de l’Oumède, a servi de décor à un film légendaire. ‘La Piscine’ avec Alain Delon, Romy Schneider et Jane Birkin achève en effet de faire de Saint Tropez l’icône éternelle de la nouvelle aristocratie du cool.

Un luxe si détaché que Dior en a fait l’image de son célèbre parfum Dior Eau Sauvage. Avec Delon en beauté complexe !

Dans les années 1970, au Byblos Hotel, Bianca Perez épouse Mick Jagger dans un tailleur blanc signé Yves Saint Laurent. Iconique. Au Club 55, Grace Jones, Elton John ou Cher font la légende des nuits tropéziennes.

Et aujourd’hui? On danse avec la même légèreté aux Caves Du Roy. La plage de Pampelonne a retrouvé toute la volupté de son luxe sauvage grâce à Philippe Starck pour La Réserve Ramatuelle. Puis il y a le Sénéquier. Garant de l’effronterie de Saint Tropez, depuis 1887. Là où l’on peut déguster une tarte tropézienne (brevetée en 1972 par son inventeur, le Polonais Alexandre Micka, son nom fut soufflé par Brigitte Bardot), du nougat ou un café glacé, accoudé à côté de Kate Moss, Rihanna ou Jacques Chirac. A voir.

Voilà bien ce qui constitue l’essence du mythe de Saint-Tropez – un village devenu un épicentre où se côtoient icônes de l’art, vedettes, badauds et les présidents de la République.