Quand Saint-Germain-Des-Près Faisait Swinguer Saint-Tropez

A la sortie de la guerre, Saint-Tropez va devenir une annexe du swing de Saint-Germain-Des-Près — une bande à la recherche de chic radical va y prendre ses quartiers.

Si Saint-Tropez a été découvert par le grand public par la tornade Brigitte Bardot, il est un village qui a touché au coeur plus d’un artistes… La grande Colette, en 1932 déjà, notait dans son livre Prison et Paradis toutes les nuances de ce village devenu un haut lieu de la jet-set.

Saint-Tropez par Paul Signac

« Saint-Tropez: pyjama, dos nus, boites à débardeurs truquées pour touristes riches. 200 autos de marque à partir de 5 heures en travers du port. Cocktails, champagne sur les yachts à quai, et la nuit sur le sable des petites criques vous savez?
— Non je ne sais pas, je ne sais vraiment pas, je connais l’autre Saint-Tropez. Il existe encore, il existera toujours pour ceux qui se lèvent avec l’aube. »

Quelques années plus tard, une bande à part débarquera à Saint-Tropez — du jazz et des idées pleins les bagages. Si les Boris Vian, Juliette Greco, Françoise Sagan ou encore le couple Sartre/De Beauvoir ne sont pas exactement de ceux qui se lèvent avec l’aube… Ils n’en restent pas moins des figures qui, elles aussi, préfèrent cet autre Saint-Tropez.

Le Saint-Tropez Annexe De Saint-Germain-Des-Près

1888. C’est sur le vieux port de pêcheurs du quartier de La Ponche que se plante un bistrot de pêcheur, plutôt banal. Saint-Tropez est alors un village coupé de tout — hors du temps, et au bout du monde… Le port de La Ponche sert de décor parfait aux peintres de l’époque. Albert Marquet, Vincent Courdouan et bien sûr Paul Signac. Le peintre qui attira à Saint-Tropez ses amis, dont Matisse, croqua avec plaisir ce petit bout de terre encore très sauvage.

Saint-Tropez par Matisse

1938, les parents de Simone Duckstein, l’actuelle propriétaire de ce qui est entre temps devenu l’iconique hôtel La Ponche, voient dans ce quartier un potentiel peu banal. Ils acquièrent le bistrot qui fait face au port mais… Voilà que le destin va les rattraper. En 1944, de violents bombardements Allemands détruisent le port. Le quartier La Ponche, est lui épargné.

Il n’en faut pas plus pour attirer ici les curieux de la région — des curieux qui se mêlent avec plaisir aux pêcheurs et aux locaux qui s’y délassent. Car le bar de La Ponche, c’est quelque chose. Face à la mer et bordé d’une nature discrète, on y savoure la quiétude de l’air marin, et la fougue des vents sur l’eau !

Ainsi lorsque Boris Vian débarque à Saint-Tropez en 1948, c’est à La Ponche qu’il se rend sans hésiter. Et Boris Vian n’est pas venu seul. Juliette Greco, Maurice Merleau-Ponty… Suivront de très près Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir.

Les germanopratins préfèrent le Bar de la Ponche au Sénéquier, qu’ils jugent bien snob en comparaison.

A la recherche d’un chic radical et d’un contact authentique avec ce qu’ils considèrent être les vrais gens, Vian et sa bande vont faire du Bar La Ponche leur quartier général. Et quel quartier ! On refait le monde, on discute philosophie jusqu’au petit matin. Mieux, on danse et on aime le jazz — et on l’importe !

« Et si on faisait ici un club comme à Saint-Germain ? » L’idée est de Boris Vian. En 1949, avec la complicité des propriétaires du Bar La Ponche et Frédéric Chauvelot, on inaugure ici Le Club Saint-Germain-des-Prés-La Ponche, dans la grange adjacente.

C’est là que Boris Vian va démontrer tous ses talents à la trompette — et sa qualité de directeur artistique. Il y fait se produire les plus grands noms du jazz Américain. Duke Ellington, et l’orchestre mené par le magistral Don Byas. On imagine aisément Saint-Tropez swinguer aux notes de ce son d’après-guerre. On savoure la liberté tout juste retrouvée dans une incroyable euphorie, sans chichi.

Le petit club de Saint-Germain à La Ponche va attirer du monde. Paul Éluard, Pierre Brasseur… La Ponche devient alors un petit village dans le petit village de Saint-Tropez.

Le Bar de la Ponche commence éveiller des chuchotements, à Paris. On raconte que les « rats des caves » de Saint-Germain y ont exporté leur liberté de ton, leur audace et leurs danses endiablés. Hasard ou non, la famille Bardot, avec la jeune Brigitte, prend l’habitude d’y faire un stop, dès leur arrivée de Paris.

En 1955, c’est une nouvelle arborescence de St-Germain qui découvre Saint-Tropez. Françoise Sagan et sa bande — déjà auréolée du succès de Bonjour Tristesse. Et tout ce petit monde va se côtoyer, s’amuser, s’inspirer !

A Saint-Tropez devenu l’annexe de Saint-Germain-Des-Près, on vit de jazz et d’eau de mer — d’élégance et d’audace.

Ainsi au fil des décennies nombreux seront ceux à marcher sur les pas de Boris Vian, Jean-Paul Sartre, de Beauvoir et Greco. Cela sous l’objectif curieux d’un talent monstre de la photographie  — Willy Rizzo. Il en captura, des moments de détente et de vie à la Tropézienne; des moments où les icônes de l’art semblent si simples. Presque insolites aujourd’hui.

Bernard Buffet et son épouse. Picasso évidemment n’était jamais bien loin. Il s’asseyait toujours à la même place « là, à l’angle, pour admirer le golfe. Son amoureuse avait une maison pas loin » raconte Simone Duckstein.

Terrasse de Madame Lopez Saint Tropez 1949 

Pendant le tournage de ‘Et Dieu… créa la femme’, Brigitte Bardot s’y sent évidemment comme à la maison. Dans ce Bar où elle a ses habitudes, rien ne change — sa liberté est entière. Devenu ainsi une sorte de loge pour Bardot, c’est au Bar de La Ponche qu’elle se change entre les prises. « Comme à la maison » dit-elle. Peu farouche, elle se changeait devant les clients… Avant que les propriétaires l’envoient plus loin: « Va donc dans les toilettes, non mais ! »

Jean-Louis Trintignant et Christian Marquand y logent durant le tournage du film. En fallait-il plus pour en faire l’un des mythes de Saint-Tropez?

La Ponche, Aujourd’hui: Un Cinq Etoiles Authentique

« Notre hôtel n’avait pas d’étoiles. Les étoiles, elles étaient à l’intérieur » confiait encore Simone Duckstein. Car voilà bien l’histoire de ce qui est aujourd’hui le plus intime et le plus secret des 5 étoiles de Saint-Tropez.

L’hôtel La Ponche a commencé par trois chambres en 1957 — elles furent notamment occupées par le trio Sartre-De Beauvoir-Claude Lanzmann.

Aujourd’hui il en compte 22, et chacun d’elles honore la personnalité iconique qui l’a occupé. Une sorte d’abécédaire des icônes qui ont forgé la nouvelle attitude à adopter — moderne, libre, élégante et éminemment naturelle.

Françoise Sagan. Juliette Gréco. Romy Schneider. Michèle Morgan. Annabelle et Bernard Buffet. Inès de la Fressange…

Terrasse de la Chambre Romy Schneider

De quoi raviver toujours plus la légende d’un lieu enchanteur — comme Saint-Germain-des-Près, mais avec la mer !