Yves Saint Laurent et Balenciaga, Deux Couturiers de Génie

Yves Saint Laurent et Balenciaga, Deux Couturiers de Génie

Saint Laurent et Balenciaga ont tout d’eux marqué et influencé la mode de leur époque. Mais si le premier a épousé avec passion les changements du système de la mode ayant eu lieu au tournant des années 60, le second ne jurait que par la Haute Couture. Dans sa réalisation la plus pure.

Deux Définitions De La Couture Pour Deux Visions De L’Epoque

Cristobal Balenciaga a révolutionné les lignes, l’équilibre et l’allure des femmes de la haute société du monde entier. Yves Saint Laurent, lui, a voulu faire entrer les revendications culturelles de la jeunesse dans les lignes de la couture.

Balenciaga, La Couture Avant Tout

Août 1937. Lorsque Balenciaga présente sa première collection à Paris, il a déjà 42 ans. Ayant passé ces 20 dernières années à côtoyer de près la couture, notamment aux côtés de Madeleine Vionnet, le couturier Espagnol est décidé à injecter une nouvelle rigueur à l’exercice.

Sur les conseils de cette même Madeleine Vionnet, reine du biais, Cristobal Balenciaga va présenter aux clientes ses modèles originaux et hautement travaillés… Sous son propre nom !

Dès 1937 donc, la griffe Balenciaga est définie. Mais si l’on parle de couture hautement travaillée, il s’agit bien là de lignes en mouvement plutôt que d’ornements ostentatoires. Car malgré le goût immodéré de Cristobal Balenciaga pour ses racines ibériques, les boléros, et les costumes follement riches des toreros, Balenciaga est passé maître dans le travail de l’allure dépouillée de tout artifice.

En effet, la mode grand siècle l’inspire. Et c’est notamment dans les peintres de l’âge d’or Espagnol qu’il pioche ses visions esthétiques. La filiation esthétique la plus connue de Balenciaga  est celle avec le peintre Vélasquez.

La mode Balenciaga donne aux femmes qui la portent des allures d’ecclésiastiques, peut-être, mais des ecclésiastiques hautement élégantes. Dans cette mode, encore, c’est toute la grandeur du XVIIIe et du XIXe siècle qui se lit. Des costumes anciens – l’une de ses passions – Balenciaga a dépouillé tout ce qui était de trop jusqu’à garder l’essentiel du vêtement. C’est un puriste.

Balenciaga use ainsi avec adresse des mantilles de dentelle noire, des volants, passementeries, broderie et autres franges de perles… Toute la force de la couture de Balenciaga se lit dans l’art qu’il a de la coupe. Et ses toilettes sont grandioses tant il est capable de tirer de la sobriété d’un col, le renversement des proportions.

Ainsi dès 1939, il invente de nouvelles lignes… Des lignes réalisées dans une couture franche, qui grimpe le long du corps… Des lignes qui, dans un col monté en bandeau, restent à distance de la gorge pour distiller un glamour inouï…

Les épaules tombantes, la taille pincée et hanches arrondies, le style Balenciaga allure autant qu’il donne du panache ! Son adresse et sa maîtrise dans l’exercice de la couture feront dire à Coco Chanel et à Christian Dior qu’il était le seul vrai couturier  « Balenciaga et le seul d’entre nous qui est un vrai couturier. Lui seul est capable de couper un tissu, de le monter, de le coudre de sa main. Les autres ne sont que des dessinateurs » disait Chanel.

Et l’autre grand génie de Balenciaga tient dans un usage pondéré et très précis des couleurs flamboyantes. Il est ainsi facile à comprendre que, lorsqu’en 1968, sonne l’avènement du prêt-à-porter, de la grande diffusion et de la standardisation des proportions, Balenciaga sent qu’il n’a plus rien à faire ici. En même tant que sonne la fin de règne pour les couturiers, Balenciaga préfère se retirer… Non sans avoir préalablement déclaré : « la mode est devenue vulgaire. »

Si Cristobal Balenciaga a ainsi défini la mode des années 1930 aux années 60, c’est Yves Saint Laurent qui va prendre le relai. Lui qui, au contraire, se sent en parfaite harmonie avec son temps.

Yves Saint Laurent, Rive Gauche Et Prêt-A-Porter

À la différence de Balenciaga, Yves Saint Laurent est un couturier précoce. Propulsé à 21 ans à la direction artistique de Dior à la mort du fondateur, il se sent cependant à l’étroit dans des normes et des codes de la couture qu’il n’a pas le temps de redéfinir. En deux défilés seulement, Yves Saint Laurent est écarté de la direction de la maison, après avoir provoqué quelques controverses.

Ces controverses sont liées à la vision même d’Yves Saint-Laurent. Lui qui intègre aux collections couture réalisées pour la maison Dior son inspiration qui vient quelque peu de la rue. Mais qu’importe, puisque en 1961 il va fonder avec Pierre Bergé la maison qui porte son nom. Dès sa première collection, on pressent la révolution Saint Laurent à venir.

Il se permet tout et surtout de capter son époque. Androgynie, nudité, lignes sobres ou folkloriques inspirées des voyages, de l’art et de la littérature… Dès 1970, Yves Saint Laurent va régner sur la mode à Paris. Avec pour fer de lance, la vision qui l’a fait écarter de la maison Dior : une vision “populaire“ de la haute couture.

En 1966, il inaugure ainsi une série de boutiques entièrement dédiée à habiller la jeunesse. Il les baptise de l’enseigne Rive Gauche. À la différence de Balenciaga, la disparition de la toute-puissante haute couture le ravit.  Yves Saint Laurent se consacre joyeusement à développer son prêt-à-porter.

Sa première collection définit un vestiaire classique fait de pantalon, de caban, de trench, de par-dessus, de blazers…. Autant d’éléments empruntés au vestiaire masculin pour habiller les femmes. En phase avec son époque, Saint Laurent accompagne l’entrée des femmes dans la vie active. Élégant, chic et pratique, son vestiaire est à l’image de la mode capturée par les photographes comme David Bailey.

Mais comme Pierre Bergé tient à le préciser, la femme Saint Laurent n’est pas une androgyne : « elle empreinte les vêtements de l’homme pour exacerber sa féminité. » De la même manière que Coco Chanel l’avait initié au début de ce siècle, Yves Saint Laurent poursuit son travail et révolutionne la façon “convenable” que les femmes ont de s’habiller.

Les Pièces Iconiques Balenciaga et Yves Saint Laurent

Pour mieux comprendre les visions de Cristobal Balenciaga et Yves Saint Laurent, il est intéressant d’observer leur pièce manifeste, leur pièce iconique.

Balenciaga: La Robe BabyDoll,

Le style tout en épure et les lignes en mouvements tant travaillés par Balenciaga se reflète dans la robe qui marqua esprits et couturiers. La robe Baby-Doll. Elle représente l’aboutissement d’une ligne, fruit des recherches de Balenciaga centrées sur le contour de la ceinture, pour créer une nouvelle silhouette. Elle est le résultat d’un long chemin d’expérimentation initié dès ses débuts.

La baby-doll exagère l’aspect fluide et vague d’un autre modèle phare, la robe Sac. Toutefois, le modèle originel de Balenciaga impose l’harmonie d’un paradoxe — il gomme la taille tout en affirmant un nouveau point de gravité.

Aussi, sous la robe trapézoïdale sans manche, en dentelle transparente, la femme en portait-elle une deuxième, ajustée, qui mettait en valeur les contours de son corps. La transparence en dentelle de soie – réalisée par la prestigieuse firme Marescot – était terminée par un double volant, et garnie de rubans en tulle de nylon.

Son style est si sobre et allurant, ses couleurs si audacieuses et son inspiration Espagnole si subtile, qu’une esthète comme Carmel Snow – déjà derrière le New Look – ne s’y est pas trompée. Dès 1948, elle décide en effet de ne s’habiller qu’en Balenciaga.

Et l’autre clé de voûte pour comprendre l’engouement des femmes de la bonne société pour la mode Balenciaga, c’est la ligne tonneau.  Sa maîtrise du tissu est exceptionnelle. Il invente même le Gazar, cette matière développée en exclusivité pour Balenciaga. Une sorte de soie rigide servant ses créations architecturales. Robes de cocktail, boléros, et robe Infante…

Balenciaga habille les femmes de grandeur, et de grandiose !

Yves Saint Laurent: Le Caban, Le Smocking, La Saharienne, La Robe Mondrian…

La mode de Saint Laurent est nettement plus en phase avec la modernité. Il n’est pas question de paraître et de grandiloquence dans le traitement des tissus. Même si, il ne faut se méprendre, Yves Saint Laurent a créé des collections où il est question d’extase des tissus. La collection Opéra dite des Ballets russes parle d’elle-même.

Cela étant, Yves Saint Laurent pioche une nouvelle fois dans le folklorique, le populaire, et le vestiaire qui l’accompagne — ce sont ici des paysannes Russes…

Mais revenons aux iconiques de Saint Laurent. Ces pièces qui, comme il le disait au moment de ses adieux à la haute couture, en 2002: « J’ai toujours voulu me mettre au service des femmes. J’ai voulu les accompagner dans ce grand mouvement de libération que connut le siècle dernier. »

En 1965, il accompagne ainsi le mouvement pop et l’avènement de la jeunesse en s’inspirant directement des peintres. C’est la robe Mondrian qui associe l’art à la mode. En 1966, il rend à la femme le pouvoir de sensualité de sa poitrine. Mettant de côté l’aspect biologique, il expose partiellement la poitrine de la femme sous une robe de chiffon, en organdi… Un See-through qui fera école puisque trois ans plus tard, c’est une blouse See-Through qui accompagne son iconique tailleur pantalon.

Et s’il y a une pièce-manifeste d’Yves Saint Laurent, c’est bien celle-ci… « S’il fallait représenter la femme des années 70 un jour dans le temps, c’est une femme en pantalon qui s’imposerait car le pantalon est devenu une des pièces maîtresses de la garde-robe de la femme moderne » disait-il lui-même. Le Smoking a révolutionné l’univers de la mode en y ajoutant un je-ne-sais-quoi de minimalisme androgyne, ouvrant la voix au « power suit » des années 80. Pierre Berger ajoutera : « J’aime le Smoking parce qu’il représente l’instant où Yves a donné le pouvoir aux femmes. »

Lors de son défilé en 1966 en effet, le couturier bouscule les normes en introduisant le Smoking. Le tout premier costume destiné aux femmes. La seconde vague féministe ayant tout juste débutée, le costume pour dames demeurait une alternative controversée à la petite robe noire.

Le veston est droit ou croisé, à revers de satin brillant ou de soie. Le pantalon est du même tissu que celui de la veste, la chemise en mousseline. Elle apporte au tailleur-pantalon une souplesse et une subtilité résolument féminines. A la place du noeud papillon, Saint Laurent appose un ruban de soie flou. Le jabot se substitue au col des chemises masculines.

On se souvient de l’anecdote qui l’a rendu iconique. La mondaine Nan Kempner s’était vue refuser l’entrée du très sélect restaurant La Côte Basque pour s’être présentée en Smoking. Sa réponse ne se fit pas attendre, puisqu’elle ôta son pantalon, et entra simplement vêtue de la veste en guise de robe very-short. Sans le vouloir, Nan Kempner illustra parfaitement les propos d’Yves Saint Laurent : « J’ai toujours cru que la mode n’était pas uniquement destinée à embellir les femmes mais aussi à les rassurer, leur donner confiance. »

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