INTERVIEW : Steven Passaro, Un Jeune Talent À Suivre De Près

INTERVIEW : Steven Passaro, Un Jeune Talent À Suivre De Près

Nominé lors de prestigieuses récompenses du milieu très fermé de la mode, à l’image du Prix LVMH, Steven Passaro est un jeune créateur à suivre de près. 

Basé à Paris sous sa marque éponyme depuis 2019, il propose une approche de la mode différente. Son vestiaire est majoritairement masculin, tout en intégrant des codes plus féminins. S’en suivent des collections inspirées du tailoring, mais cassant les codes traditionnels, jouant sur les genres et les coupes. 

En plus d’un vestiaire avec une identité visuelle forte, notamment basée sur l’asymétrie, des superpositions et des plis – d’ores et déjà iconiques – celui-ci est véritablement engagé d’un point de vue écologique. 

En utilisant les nouvelles technologies, via l’utilisation de prototypes en 3D, il réduit considérablement l’utilisation de matières premières et de kilomètres de tissus qui seraient sinon gaspillés. Il a développé un concept baptisé Act of Growth autour du principe d’évolution d’un vêtement. Une pièce à l’origine unique, que le client est invité à faire évoluer au fur et à mesure des saisons. De quoi conserver sa pièce iconique, tout en restant dans la tendance et sans produire un vêtement 100% neuf. 

Il mêle ainsi nouveauté et écoresponsabilité – ne serait-ce pas la clé pour rendre l’écologie plus attrayante et glamour ? 

Avant-garde, responsable et moderne, tourné vers les nouvelles technologies, Steven Passaro a toutes les cartes pour devenir une future icône de la mode. 

Icon-Icon a décidé de le rencontrer pour en apprendre davantage. 

Rencontre avec Steven Passaro

Pour commencer et recontextualiser pour nos lecteurs, pourriez-vous revenir sur votre parcours et le concept derrière votre marque ? 

J’ai un parcours un peu atypique. J’ai d’abord commencé par des études de design d’espace à l’école Duperré à Paris. Lors de mes stages, j’ai développé un amour pour la mode et la création autour du textile. J’ai fait mon stage de troisième année de BTS chez Dior, ce qui m’a ouvert les portes de ce milieu et permis d’avoir l’occasion de regarder les détails des vêtements, de voir la manière dont ils étaient construits. 

J’ai ensuite lâché le design d’espace, pour un master de mode masculine à Londres. 

Une fois rentré à Paris en 2020, j’y ai lancé ma marque. 

Ma volonté était de redéfinir la façon dont on crée la mode et la consomme, mais aussi d’exprimer une nouvelle vision de la délicatesse et de la sensibilité que je peux avoir afin de la partager. 

Un vestiaire qui prend des codes traditionnels masculins mais qui apporte de la modernité, avec un peu plus de sensualité et de sensibilité, davantage de « féminité », en jouant avec les codes de genre.

On peut qualifier votre vestiaire de gender fluid, pensez-vous qu’aujourd’hui, il y ait toujours un sens à réellement distinguer les collections masculines et féminines ? 

En réalité non parce que…  si les gens ont besoin d’être rassurés et d’avoir des repères lorsqu’ils achètent des vêtements, les nouvelles générations sont dans une autre optique : il y a une pièce qui me plaît et peu importe le rayon. 

Il demeure néanmoins une question de morphologie du corps qui est indéniable. 

Moi je le vois par exemple avec des femmes qui essayent mes pièces pour hommes et me disent que ça leur va super bien, donc c’est assez amusant de jouer avec cela.

J’ai collaboré par exemple avec Miss Fame [ndlr :une célèbre Drag Queen] et j’ai trouvé cela génial parce que nous avons fait une veste à l’origine pour homme mais avec un côté féminin lorsqu’elle la porte, en tant que Miss Fame. On a donc recoupé une pièce plus « fitée », plus féminine qu’elle a également porté en tant que « lui » masculine et non pas en tant qu’ « elle » son persona, je trouve cela génial de jouer un maximum sur les genres. 

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Lorsque vous créez vos collections, quelles sont vos inspirations premières ? 

Il s’agit d’un processus très intuitif, très personnel. Les premières recherches qui m’ont réellement inspiré, ce sont celles autour de la question du soi. Je pense notamment à la « Philosophie du Pli » de Gilles Deleuze voyant le soi comme une composition de plis, de plusieurs facettes, de plusieurs personnalités ou émotions et la façon dont on construit un univers autour de cette question-là. Il y aurait finalement des choses qui se révèlent et qui se cachent, le pli devient l’interface : l’un dedans, l’autre dehors. 

À chaque collection, nous allons prendre une facette en particulier et continuer à creuser cette histoire. Nous avons donc commencé autour d’un ensemble de plis plus fluides donc avec davantage de liberté où celui venant à l’intérieur de soi devient une introspection, puis une résilience qui est construite par rapport à cela. 

Ainsi, il y a davantage d’extériorisation et parfois – je parle de moi et de mon hypersensibilité – ces collections parlent d’émotions que l’on ne veut pas ressentir. En tant qu’être humain, on a une faculté à ressentir des émotions une à la fois, donc si l’on en bloque une, elles sont toutes bloquées. Donc on ne vit pas réellement. 

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Comment se traduit cette hypersensibilité dans votre travail ? 

Cela se traduit de différentes manières, ce qui est positif aujourd’hui c’est que je suis à un moment dans ma vie où cette hypersensibilité est devenue une force et non plus un poids. Être toujours empathique, hyper connecté à tout, face à beaucoup d’informations, demande du temps pour digérer, ce qui peut être épuisant. Quoi de plus beau que de transcender cela et de le mettre à profit… La délicatesse, d’avoir des collections qui ramènent des choses très douces, délicates, avec une construction très forte… donc je joue avec et je compose. 

On remarque une grande place pour le tailoring dans vos collections, pouvez-vous nous expliquer ce qui vous plait autant et d’où vous vient cet attrait ? 

Je suis tombé amoureux du tailoring, je pense que cela vient de mon amour de la construction, puisqu’ayant travaillé sur l’espace et l’architecture, il y a véritablement une architecture du corps lorsqu’on fait du tailoring vis à vis du tailleur. 

Lorsque j’ai fait mon stage chez Dior, je voyais toujours ce savoir-faire Dior homme et je me disais, « je veux comprendre comment c’est fait, toutes les couches que l’on met à l’intérieur, les entoilages ». Je me souviens avoir acheté une veste en vente privée, que j’ai complétement ouverte pour comprendre comment elle était faite puis je me suis dit que je voulais apprendre à faire cela.

J’ai plutôt réussi. Ce qui est amusant, c’est que je regardais beaucoup de vidéos sur YouTube, de documentaires et aujourd’hui, l’une des personnes qui est dans ces documentaires est devenue l’un de mes mentors et super ami. C’est vraiment une très belle récompense et reconnaissance du milieu.

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Vous créez vos modèles en 3D avant de lancer vos prototypes, comment vous est venue cette idée ? 

Je ne voulais pas créer une marque pour créer une marque, j’avais cette envie un peu personnelle et égoïste de m’exprimer dans le vêtement. Mais je voulais qu’on se pose les bonnes questions. À l’époque, ce qui m’avait choqué c’était le nombre de toiles et de prototypes qui sortent avant de faire le produit final. 

C’est quelque chose de très personnel et lié à ma sensibilité environnementale. La surconsommation et la surproduction, ce sont des questions qui me trottent dans la tête depuis déjà presque une dizaine d’années et je me demandais comment remédier à cela alors que tout est fabriqué à l’autre bout du monde. 

Le made in France ce n’est pas véritablement fait en France, tout comme le made in Italy. Je suis tombé sur ces nouvelles technologies à Londres et je me suis dit : « je vais rentrer à Paris, me mettre dedans et comprendre les choses.

Je me suis donc un peu auto formé sur le logiciel.

Lorsqu’on connaît le désastre écologique qui s’annonce, lancer une marque en se désintéressant de ce volet semble absurde. 

Pourriez-vous ainsi revenir sur le projet « Act of Growth » que vous avez développé ?

Pour être tout à fait honnête avec vous, je suis en train de me remettre en question là-dessus. J’ai effectivement l’impression que les gens ne sont pas tout à fait prêts, c’est un gros projet, très difficile à mettre en place face aux industries de la Fast-Fashion sortant des milliers de références par jours.

Nous sommes face à un décalage psychologique en ce qui concerne la consommation. Les gens trouvaient ce projet très intéressant, c’est un concept que je garde de côté. Je pense que nous pourrons davantage le développer lorsque nous aurons plus de visibilité et « de fidèles ».

A l’origine, l’objectif était de créer un vêtement qui a une évolution que l’on peut proposer au bout d’un certain temps, ce qui permet d’avoir ce sentiment de nouveauté, tout en gardant son produit d’origine. Le transformer visuellement et à un coût plus intéressant plutôt que de le racheter. C’est mon cas, j’achète une pièce, que j’adore, mais au bout d’un moment j’en ai un peu marre. Mais au final, si je devais racheter quelque chose derrière, ce serait quelque chose de similaire puisque je connais mon style. 

MANTEAU ACT OF GROWTH

Effectivement, le renouvellement des tendances est extrêmement rapide et on se retrouve dans un système de surconsommation perpétuelle. 

J’aimerais beaucoup faire aboutir ce projet, ne serait-ce que par le côté relationnel avec nos clients qui me touche, qu’ils viennent nous revoir, que l’on travaille avec eux, même lorsqu’on fait des pièces spéciales sur mesure. C’est selon moi très important d’avoir cette relation de proximité, d’autant plus que lorsque j’en ai fait des tests, on m’a dit « qu’est-ce que je me sens bien dans vos vêtements, c’est confortable, ce n’est pas serré et pourtant je suis hyper élégant, il y a du mouvement à l’intérieur ! » Je me dis alors « j’ai fait mon job ». C’est quelque chose qui est toujours là, mais un peu en pause pour le moment.

Vous utilisez les nouvelles technologies pour les prototypes, les modèles 3D, avez-vous déjà envisagé de développer quelque chose autour des NFT ?

Pour la dernière collection, nous avions sorti cinq silhouettes qui sont réellement digitales, puisque nous travaillons avec un collaborateur qui crée des technologies de fiting en réalité augmentée. Ils prennent nos 3D et les re-mappent sur les photos réelles 2D, ce qui permet d’avoir un rendu lookbook ou « photo Instagram », sans avoir à dépenser un centime en produit. 

Je voulais que ces vêtements-là soient en NFT, sauf que nous sommes arrivés légèrement en retard sur le sujet mais nous sommes réellement en train de le développer. 

Je voudrais que sur notre e-shop, lorsqu’on achète la pièce physique on ait le digital twin qui permet d’authentifier le produit et donc d’avoir son twin dans le métavers, sur une blockchain pour qu’il puisse y avoir une traçabilité et une authentification plus tard avec un contenu dédié à cela. 

Pensez-vous justement qu’il s’agit d’un concept d’avenir ? 

Je pense qu’à l’heure actuelle, nous sommes en phase de buzz, allant tout azimut, il y a des milliards de dollars qui sont investis dans tous les sens. 

Nous avons eu une première fashion-week métavers il y a quelques semaines, et je pense que nous sommes tous d’accord pour dire qu’il s’agissait d’un flop total, voire d’un retour en arrière. Une expérience dans un jeux vidéo alors que nous avons déjà passé deux ans en confinement. Nous avons donc envie de sortir, de voir, de toucher la matière et de porter les choses. Je pense que le concept va s’ajuster mais l’idée serait de répondre à un besoin et pas de créer la demande ou le besoin.

Quelle serait la pièce iconique chez vous Steven Passaro ? 

Il y a deux choses qui me suivent depuis le départ : on a justement ce fameux trench qui était initialement conçu pour la collection Act of Growth. La silhouette est très belle, j’aime le conserver et le transformer à chaque saison. 

Il y a également cette jupe culotte plissée qui a été beaucoup demandée et qui revient régulièrement puisque c’est une pièce qui fait partie des premières recherches, je dirais que c’est le look un peu icone.

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Chez Icon-Icon, nous nous intéressons en particulier aux icônes, quelle serait votre icône absolue ? 

Il y a des pièces personnelles que j’apprécie tout particulièrement.

L’année dernière, j’ai trouvé une veste McQueen en friperie que j’ai payé cinq euros, une pièce qui fait partie des premières vestes que McQueen avait sorti en commercial, je l’adore ! 

Mais il y a une pièce sur laquelle je fantasme depuis très longtemps que je n’ai jamais réussi à retrouver, c’est une chemise Dris Van Notten, assez longue avec un plastron sur le torse, une sangle et une broderie. Cette collection m’obsède, cette pièce ci en particulier. J’adorerais avoir la possibilité d’en avoir une, c’est un peu ma pièce iconique.

 Pour finir quelles sont vos futurs projets, quel avenir vous aimeriez donner à votre label ? 

C’est assez drôle parce que je me pose souvent la question en ce moment.

J’adore ce que je fais, ce que j’ai construit avec l’équipe avec qui nous avons une synergie incroyable parce que nos projets sont assez innovants. Aujourd’hui, nous tenons quelque chose d’assez nouveau, parfois nous nous heurtons à des obstacles parce que justement les gens ont peur de la technologie et de la rapidité. 

Mais là où je vois que c’est hyper intéressant et innovant, c’est que j’aimerais bien continuer cette histoire-là, par exemple sûr la maille nous avons un système qui permet de faire en 3D les prototypes avec les codages… et nous n’avons plus qu’à envoyer dans la tricoteuse industrielle le programme. 

En terme de communication d’image, de développement, nous sommes en train de repenser une communication 360 sur les différents canaux : Tiktok et Instagram surtout, parce que je trouve qu’aujourd’hui nous avons trop d’image, mais plus de sens à rien, j’ai envie d’avoir plus de sens, d’émotion dans tous ce que l’on fait par rapport à ça. 

J’aimerais finalement beaucoup défiler pour avoir cette dimension scénographique en termes de moyens. Nous avons participé à tous les concours Andam, prix LVMH et j’aimerais bien sûr à un moment donné qu’un de ceux là me tombe dessus. 

Ce qui me touche le plus, c’est que cette vision se développe et se partage, c’est le plus important. 

Propos receuillis par Sébastien Girard président d’Icon-Icon

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