Les Brasseries Historiques De Paris, Une Histoire De La Création Gastronomique À Travers Le Temps

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Plateau de fruits de mer servi à la brasserie Le Vaudeville, face à la Bourse à Paris

Paris ne se raconte pas seulement dans ses monuments : elle se lit aussi au comptoir de ses brasseries. Loin des tables étoilées et de leur art de l’instant, ces institutions ont bâti, une à une, la mémoire gourmande de la capitale. Banquettes de moleskine, cuivres, plateaux de fruits de mer et service à la française : elles forment une lignée, celle d’une création gastronomique qui traverse le temps sans jamais perdre son accent parisien. En suivre le fil, c’est parcourir près d’un siècle d’histoire de la ville, une adresse après l’autre.

Née au XIXe siècle avec l’arrivée à Paris des brasseurs venus d’Alsace et de Lorraine, la brasserie a très vite imposé ses codes : une salle qui ne dort jamais, un écailler posté à l’entrée, la bière et le vin servis au verre, la choucroute et les grands plateaux de coquillages, un service en gilet qui connaît ses habitués par leur nom. Contrairement au restaurant, elle sert à toute heure ; contrairement au café, elle nourrit vraiment. C’est cet entre-deux, populaire et raffiné à la fois, qui va faire des brasseries le théâtre permanent de la vie parisienne.

Pied de cochon grillé, plat signature de la brasserie Au Pied de Cochon à Paris

De Montparnasse Au Second Empire

Le récit commence à Montparnasse. En 1847, La Closerie des Lilas ouvre à la lisière des guinguettes et devient très vite un salon à ciel ouvert pour poètes et peintres ; Hemingway y écrira une partie du Soleil se lève aussi, et son nom reste gravé sur une plaque de cuivre au bar. Quelques années plus tard, en 1854, sous le Second Empire, Au Petit Riche installe rue Le Peletier son décor Belle Époque — banquettes, cuivres et miroirs biseautés — et sa cuisine bourgeoise inspirée des terroirs de la Loire. On y accueillait les cochers de l’Opéra voisin ; le lieu a conservé, presque intact, l’âme des grandes brasseries d’autrefois.

La Rive Gauche Des Écrivains

La rive gauche prend le relais et fait de la brasserie un salon littéraire. En 1880, la Brasserie Lipp s’ancre à Saint-Germain-des-Prés et devient la mémoire vivante du quartier : sa choucroute et son décor de céramiques signées Fargue attirent éditeurs, écrivains et hommes politiques, pour qui la place à table valait presque titre. À deux pas, en 1884, Les Deux Magots troque son commerce de nouveautés contre un café qui gardera ses deux figures chinoises — les magots — perchées sur le pilier central ; Apollinaire, Aragon puis Hemingway y feront salon, et la maison créera dès 1933 son propre prix littéraire. Trois ans plus tôt, en 1887, le Café de Flore avait ouvert boulevard Saint-Germain : Sartre et Beauvoir y installeront leur bureau, et le lieu deviendra le foyer du surréalisme puis de l’existentialisme. Deux terrasses voisines, un même sacerdoce : offrir à la pensée un lieu où s’écrire.

Spécialités de la Brasserie Lipp à Saint-Germain-des-Prés, service marqué LIPP

L’Âge D’Or Art Déco Et Populaire

Le XXe siècle donne aux brasseries leurs lettres Art déco. En 1918, dans un Paris en pleine effervescence d’après-guerre, Le Vaudeville s’installe rue Vivienne, face à la Bourse : marbres polychromes, miroirs et bas-reliefs accueillent hommes d’affaires, journalistes et gens de théâtre autour des plateaux de coquillages, dans un tourbillon qui n’a jamais faibli. Trois décennies plus tard, en 1947, Au Pied de Cochon ouvre au cœur des Halles, alors ventre de Paris, et n’éteindra plus jamais ses fourneaux : ouverte jour et nuit, sans une seule fermeture depuis sa création, la maison nourrit les forts des Halles comme les noctambules, et fait de la gratinée à l’oignon et du pied de cochon grillé béarnaise un véritable patrimoine populaire.

D’une adresse à l’autre, une même idée se dessine : la brasserie parisienne n’est pas un genre figé, mais une création continue, où chaque époque ajoute sa pierre — un décor, un plat, une clientèle, un imaginaire. Elles ont accompagné les révolutions artistiques, les nuits de la ville et les habitudes du quotidien ; beaucoup ont franchi les guerres et les modes sans rien renier de leurs rituels, du plateau de fruits de mer dressé sur son socle d’argent au café servi sur le zinc. Elles demeurent, aujourd’hui encore, des repères vivants, où se croisent touristes et Parisiens, écrivains et gens d’affaires. Redécouvrir ces maisons, c’est comprendre que la grande cuisine française ne s’est pas seulement inventée dans les salons étoilés, mais aussi, patiemment, au fil de ces institutions qui ont construit Paris et continuent de l’incarner.

Réservez une table dans l’une de ces institutions parisiennes.

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