Il existe, dans l’histoire industrielle française, une catégorie d’objets que l’on ne choisit pas seulement pour leur usage : on y adhère comme à une idée de la précision. L’horlogerie en a fixé le principe, la haute couture en a codifié le geste, l’architecture en a fait une morale de la ligne. L’aéronautique, elle, a porté cette exigence à une échelle où la justesse devient une condition d’existence. Le 4 mai 1963, sur l’aérodrome de Mérignac, aux portes de Bordeaux, un biréacteur blanc quitte la piste sous les commandes de René Bigand et installe cette discipline dans un territoire encore neuf : celui de l’aviation d’affaires. Le Mystère 20 vient de voler. Soixante-trois ans plus tard, la lignée qu’il inaugure — les Falcon de Dassault Aviation — dépasse 2 700 appareils livrés, dont plus de 2 100 en service dans plus de quatre-vingt-dix pays.
L’actualité donne à cette généalogie une résonance particulière. Le 19 juin 2026, à 11 h 10, sur la piste 23 de Bordeaux-Mérignac — la même maison, le même sol —, le prototype du Falcon 10X s’est élevé pour deux heures et trente minutes de vol inaugural, aux mains du pilote d’essai Sébastien Dupont de Dinechin et du copilote Fabrice Dougnac. Soixante-trois ans séparent les deux décollages ; la continuité, elle, tient en quelques principes que la maison n’a jamais eu à reformuler.

Fondée en 1929 sous le nom de Société des Avions Marcel Bloch, devenue Avions Marcel Dassault le 20 janvier 1947 lorsque son fondateur adopte définitivement le patronyme de Dassault, l’entreprise est présidée et dirigée depuis janvier 2013 par Éric Trappier. Son ADN tient dans une porosité rare : les mêmes bureaux d’études, les mêmes ateliers de Mérignac et les mêmes lois de commande de vol servent l’avion de combat et l’avion d’affaires. De cette circulation naît la signature Falcon — une aile travaillée comme une pièce de haute mécanique, une aérodynamique héritée du Mystère, du Mirage et du Rafale, une élégance de ligne que l’on reconnaît en vol comme au sol. Éric Trappier en résume la constance sans emphase : la formule n’a pas changé, chaque appareil Dassault doit offrir un pilotage superbe, de belles lignes et une construction robuste.
La sélection qui suit n’est pas un catalogue. Elle retient huit Falcon qui, chacun à leur tour, ont déplacé la définition du jet d’affaires — par une première mondiale, une architecture inédite ou une intuition de confort devenue standard. Ordre chronologique, comme il sied à une histoire de famille.

Falcon 20, Le Fondateur
Le premier vol du 4 mai 1963 a lieu l’après-midi, et pour une raison qui appartient désormais au patrimoine de la maison : Charles Lindbergh est venu le matin même inspecter le prototype pour le compte de Pan American World Airways, et l’équipe d’essais a attendu son départ pour préparer le vol. L’aviateur repart convaincu ; Juan Trippe suit son jugement. Le 2 août 1963, Pan Am signe une commande ferme de quarante appareils, assortie d’une option sur cent vingt autres, motorisés par des turbofans General Electric CF 700. C’est le transporteur américain qui impose le nom commercial sous lequel l’avion traversera l’Atlantique : Fan Jet Falcon. Le patronyme d’une dynastie entière vient de naître.
Dix passagers, Mach 0,8, servocommandes trois axes et cambrures d’aile coniques dessinées avec l’ONERA, cousines de celles du Mirage et de Concorde : le Mystère 20 transpose littéralement le savoir-faire militaire dans la cabine civile. Les livraisons commencent à l’été 1965 ; quatre cent soixante-dix-sept Falcon 20 et trente-huit Falcon 200 sortiront des chaînes. En 1973, une jeune société de fret express nommée Federal Express lance son réseau avec trente-trois Falcon 20 modifiés : l’avion d’affaires français devient l’outil fondateur de la livraison express mondiale.
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Falcon 50, Le Transatlantique
Le 7 novembre 1976, Hervé Leprince-Ringuet et Gérard Joyeuse emmènent à Mérignac le premier triréacteur d’affaires conçu comme tel, reconnaissable à sa manche en S alimentant le moteur central. Trois Garrett TFE 731-3 de 1 680 kilogrammes de poussée, un cahier des charges limpide : 3 400 nautiques, soit 6 300 kilomètres, réserves réglementaires comprises. L’appareil vole ensuite, le 6 mai 1977, avec une voilure entièrement redessinée qui en fait le premier avion civil au monde doté d’une aile supercritique — une avance que la maison transposera au Falcon 900 puis au Falcon 2000. Certifié le 27 février 1979, le Falcon 50 offre 5 830 kilomètres de rayon d’action et ouvre à ses passagers l’Atlantique sans escale.
Falcon 900, L’Intercontinental
Le 21 septembre 1984, Hervé Leprince-Ringuet, cette fois accompagné de Jérôme Résal, fait décoller un triréacteur de douze à quatorze places conçu sur CATIA, le logiciel de conception né dans la maison, et composé de matériaux composites partout où le gain de masse le justifiait. Environ 65 % de l’appareil, fuselage et voilure compris, est produit à Mérignac, où s’effectue également l’assemblage final. Le Falcon 900 installe durablement Dassault Aviation dans le segment intercontinental ; le 900EX entre en service en 1996 et la famille dépassera les 550 exemplaires livrés. Aujourd’hui encore, le Falcon 900LX figure au catalogue officiel de la maison.
Falcon 2000, Le Best-Seller
Biréacteur dérivé de la cellule du 900, le Falcon 2000 devient le plus diffusé de la lignée avec près de sept cents appareils livrés. Sa réussite dit quelque chose de la méthode maison : une architecture éprouvée, affinée génération après génération plutôt que remplacée, jusqu’à la version 2000LXS toujours proposée. C’est le classicisme au sens noble — la forme juste, tenue longtemps.
Falcon 7X, Le Pionnier
Le 5 mai 2005, le Falcon 7X emporte dans le ciel de Mérignac la commande de vol numérique dérivée du Rafale : c’est le premier avion d’affaires au monde équipé d’un système de commandes de vol électriques. Les tringleries mécaniques laissent la place à des calculateurs qui interprètent le mini-manche du pilote, choisissent la meilleure combinaison de gouvernes et protègent le domaine de vol. Certifié par la FAA et l’EASA en avril 2007, mis en service en juin de la même année, il inaugure avec le 8X une lignée qui approche les quatre cents appareils livrés.
Falcon 8X, Le Souverain
Trois Pratt & Whitney Canada PW307D de 6 722 livres de poussée, 6 450 nautiques — 11 945 kilomètres — sans escale, une cabine de treize mètres pour douze à seize passagers, un plafond certifié à 51 000 pieds et un niveau sonore annoncé à 49 EPNdB : le Falcon 8X porte la formule du triréacteur à son point d’équilibre. Il embarque le système de vision combinée FalconEye, qui superpose image infrarouge et synthèse du terrain, et revendique jusqu’à 15 % de consommation en moins que les long-courriers de sa catégorie.
Falcon 6X, L’Extra-Large
Certifié par l’EASA et la FAA le 22 août 2023, mis en service le 30 novembre de la même année, le Falcon 6X inaugure la notion d’extra widebody dans l’aviation d’affaires : 2,58 mètres de largeur de cabine, 1,98 mètre de hauteur, 12,30 mètres de longueur pour 52,20 mètres cubes de volume habitable. Deux Pratt & Whitney Canada PW812D de 13 500 livres, 5 500 nautiques soit 10 186 kilomètres, Mach 0,90 en vitesse maximale, 1 560 mètres au décollage : la maison y démontre qu’un volume de salon peut cohabiter avec des performances héritées du chasseur.
Falcon 10X, L’Horizon
Le 19 juin 2026, le 10X a donc pris l’air à son tour. Ses deux Rolls-Royce Pearl 10X dépassent 18 000 livres de poussée ; sa cabine — 2,77 mètres de large, 2,03 mètres de haut, 16,40 mètres de long — est présentée par la maison comme la plus vaste jamais dessinée pour un avion d’affaires ; son rayon d’action annoncé atteint 7 500 nautiques, soit 13 890 kilomètres, avec huit passagers à bord. Lors du vol inaugural, l’équipage a évalué le comportement de l’appareil à 15 000 pieds avant de monter à 40 000 pieds et d’accélérer jusqu’à Mach 0,82. Éric Trappier y a salué le travail des équipes d’ingénierie, de production et d’essais en vol, ainsi que la qualité du réseau mondial de partenaires de la maison.
Soixante-trois ans après René Bigand, la même piste, le même geste : faire décoller un objet dont la beauté n’est jamais séparable de sa justesse aérodynamique. C’est ce fil-là, plus qu’aucune fiche technique, qui fait des Falcon un patrimoine vivant de l’art de vivre français.

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