Certaines choses comptent plus qu’elles n’en ont l’air.
Une paire de chaussures, par exemple. Non pour ce qu’elle est seulement, mais pour ce qu’elle concentre : une projection, une époque, une allure possible, une place à prendre dans le monde. Avec Les chaussures que j’aurais voulu avoir, Toufik Berramdane part de ce point précis. La chaussure n’y est jamais traitée comme un simple objet, ni comme un souvenir figé. Elle agit plutôt comme un point de condensation, où se rencontrent le désir, le manque, la mémoire et l’invention.
L’artiste le dit lui-même avec une formule très simple : « les belles chaussures, à mon niveau ». Tout est déjà là. Le désir n’est jamais abstrait. Il est situé, conditionné, mesuré à l’échelle de ce qui reste accessible, ou non. Toufik Berramdane raconte d’ailleurs une scène fondatrice. À la fin des années 1980, il partage un appartement avec deux amis. Ils n’ont pas d’argent, mais ils ont la même pointure. Dans une boutique Paraboot, une paire les arrête. Ils l’essaient tour à tour, marchent un peu avec, la regardent, puis décident de l’acheter ensemble. Une seule paire, trois usages, trois vies possibles pour un même objet.

Ce geste a valeur de manifeste. Il ne s’agit déjà plus de posséder, mais d’accéder autrement. De contourner le manque au lieu de s’y soumettre. L’objet cesse alors d’être défini par la propriété individuelle pour devenir surface d’invention, matière à circulation, à projection, à arrangement.
Ce déplacement se retrouve dans toute la pratique de Toufik Berramdane. Chez lui, le matériau n’est jamais neutre. Le papier kraft, qu’il utilise depuis longtemps, n’est pas seulement un support, mais un véritable langage. Résistant, souple, peu coûteux, il autorise une liberté que des matériaux plus précieux empêcheraient presque. Là où le beau papier impressionne, le kraft libère. Il permet d’essayer, de déplacer, de recouvrir, de reprendre. Il absorbe une économie du manque pour la transformer en énergie plastique.
C’est cette logique que l’on retrouve dans les œuvres réunies ici. Dessin, peinture, collage, photographie, parfois sculpture, tout semble circuler d’une pièce à l’autre selon un principe de reprise et de variation. Une image ancienne peut réapparaître ailleurs, un fragment changer de statut, une forme migrer d’un médium à un autre. Rien n’est présenté comme une origine stable. Chaque œuvre apparaît plutôt comme un état provisoire, un point de montage, une surface de recomposition.

Les pièces exposées montrent avec force que Toufik Berramdane ne compose pas des collages décoratifs. Il construit des images instables, traversées de tensions très précises. Les chaussures, les jambes, les silhouettes, les fleurs, les paysages ou les objets familiers y reviennent comme autant de signes reconnaissables, mais toujours déplacés. Recadrés, fragmentés, renversés, parfois presque désaxés, ils perdent leur évidence première pour devenir des formes mentales.
Un glamour certain circule dans ces œuvres, mais un glamour contrarié. Les bottes, les couleurs franches, les stations balnéaires, les fleurs ou certaines silhouettes pourraient appeler une séduction immédiate. Pourtant, cette séduction est sans cesse retenue, heurtée, rugosifiée par les matières, les découpes, les superpositions, les bords irréguliers, les fonds bruts, les tissus, les traces. L’image n’est jamais lisse. Elle garde quelque chose de physique, de bricolé, de frontal.

Chez Toufik Berramdane, la chaussure n’est ni un fétiche de mode, ni une archive intime. Elle agit comme un condensateur visuel. Elle attire à elle tout un réseau de sensations et de souvenirs, mais sans nostalgie. Ce qui se joue ici n’est pas la célébration d’un objet perdu. C’est sa recomposition à travers un langage plastique fait de coupures, de collages, d’associations et de collisions.
Les œuvres avancent ainsi entre familiarité et étrangeté. Elles semblent proches, presque identifiables, puis se dérobent. Une botte devient silhouette, une photographie glisse vers la peinture, un fragment de vacances se charge d’une tension plus intérieure, une scène prend l’allure d’un souvenir inexact. Tout fonctionne par sédimentation. Non pas raconter une histoire de manière linéaire, mais laisser apparaître ce qui persiste dans la tête, ce qui revient, ce qui résiste.
La photographie occupe à cet égard une place essentielle. Chez Toufik Berramdane, elle ne documente pas, elle déplace. Elle n’est pas convoquée pour garantir une quelconque vérité du réel, mais pour dérégler le regard et introduire une autre couche de construction. Intégrée à la surface, reprise par le collage ou la peinture, elle devient l’un des éléments d’un vocabulaire plus vaste où l’image juste ne dépend plus de sa fidélité, mais de sa capacité à produire un déplacement.
Le choix de présenter cette exposition dans un appartement prolonge cette logique. Ici, les œuvres ne sont pas tenues à distance. Elles cohabitent avec l’espace. Elles s’y installent presque comme des présences familières, entre objet, image et apparition. On ne les regarde pas tout à fait comme dans un white cube. On les approche autrement, dans une proximité qui remet en jeu la frontière entre usage, projection et contemplation.
Au fond, Les chaussures que j’aurais voulu avoir pose une question très simple : que fait-on avec ce que l’on n’a pas eu ? Attend-on, renonce-t-on, ou invente-t-on autre chose ? Chez Toufik Berramdane, la réponse passe par le déplacement, le montage, la matière et la reprise. Elle passe aussi par une élégance singulière, jamais lisse, toujours traversée par le manque, mais décidée à en faire une forme.
Biographie
Né en 1964, Toufik Berramdane est un artiste dont la pratique traverse plusieurs médiums, parmi lesquels la peinture, la photographie, le collage, la sculpture et le livre d’artiste. Né en Afrique du Nord, arrivé à Paris dans l’enfance, il expose très tôt au Centre Pompidou et à l’Institut du Monde Arabe. Il développe ensuite une trajectoire internationale, notamment aux États-Unis où il vit et travaille pendant plus de quinze ans, avant de s’installer au Maroc en 2007. Son travail a notamment été présenté au Smithsonian National Museum of African Art à Washington D.C., ainsi qu’à la Villa des Arts de Rabat, qui lui a consacré une rétrospective.
Informations pratiques
Exposition
Les chaussures que j’aurais voulu avoir
Toufik Berramdane
Dates
Du 8 Avril au 4 Mai 2026

Laissez une réponse