INTERVIEW : Kilian Hennessy Nous Raconte Sa Vision Du Parfum

INTERVIEW : Kilian Hennessy Nous Raconte Sa Vision Du Parfum

Il y a presque 15 ans, Kilian Hennessy lançait sa propre marque de Parfum, Kilian Paris. Si son nom est indissociable de la célèbre Maison de Cognac, son objectif est simple et reprend l’esprit familial : concevoir une nouvelle marque de luxe, à l’image de la parfumerie d’antan. 

“Toute la volonté derrière ce projet est de remettre le parfum sur son piédestal, de recréer une parfumerie comme il en existait une au 19ème et pendant la 1ère moitié du 20ème siècle, mais avec une facture moderne, c’est-à-dire avec une écriture contemporaine.”

Il s’agit alors de concevoir une marque de parfum moderne et unique avec une identité forte, tout en reprenant les codes de nos grands-parents, lorsque le parfum était encore un produit de luxe, exclusif, loin des parfums des grandes marques aujourd’hui distribués par million. 

Aujourd’hui, Kilian Paris lance sa toute première Eau de Cologne, Kologne, shield of protection, où il donne sa vision de la traditionnelle Cologne. Un produit iconique donc, mais avec la signature Kilian bien sûr ! 

Et qui de mieux placé pour nous parler de ses produits et de sa maison que son créateur ? Icon-Icon est partie à la rencontre de Kilian Hennessy pour en apprendre davantage sur ce parfumeur de niche !  

Pour commencer et recontextualiser pour nos lecteurs, pourriez-vous revenir sur votre parcours jusqu’à la création de Kilian Paris il y a presque 15 ans ? 

En réalité, je suis arrivé aux parfums par chance.

Après mon DEUG, je suis entré au CELSA, une école appartenant à Paris IV Sorbonne pour y réaliser mon magistère, un diplôme que le ministère de l’éducation nationale évoquait de supprimer, ce qui ne s’est  finalement jamais fait. Sans cette rumeur de suppression du diplôme de magistère, je pense que je n’aurais jamais découvert le parfum. 

Pour éviter que nous n’ayons qu’un diplôme de DEUG reconnu par l’État, le directeur de notre formation nous a demandé de soutenir un mémoire afin de valider a minima une maîtrise – diplôme Bac+4. 

Nous avions déjà beaucoup de travail, c’est pour cette raison que chacun cherchait davantage un sujet dans lequel nous avions déjà un certain nombre d’informations, par facilité. L’année précédente, j’avais réalisé un stage chez Kenzo, auprès de la directrice de la communication, au moment du lancement du parfum Kashaya. L’enjeu était de réaliser une analyse sémiologique d’un corpus de publicités autour du parfum féminin afin de se positionner autour de ce lancement. Ceci a donc constitué la base de mes sources pour mon mémoire de 5ème année. 

Afin d’orienter mon sujet, je me plonge dans les mémoire ayant été réalisés précédemment sur le sujet. La question laissée vacante qui revient le plus est la suivante : Comment communiquer sur un sens et un produit pour lequel il n’existe pas de langage signifiant commun aux individus ? 

Dans le monde du parfum nous n’avons pas six notes de musiques ou trois couleurs primaires, mais trois milles notes. Ainsi, lorsqu’on sent une odeur, on est par exemple dans quelque chose de l’ordre de l’herbe. Mais si je suis avec un parfumeur, on va plutôt se dire « tient ça sent le cis-3-Hexanol », mais si je vous dis ça, bien sûr, je vous parle chinois. Je vais donc davantage dire « ça sent l’herbe coupée », autour de métaphores, parce que justement le vocabulaire est immense autour de ces trois milles notes qui ne sont pas accessibles au commun des individus. 

Lorsque j’ai compris cela, j’ai surtout compris qu’il fallait que je mette mon nez dans les matières premières, pour comprendre de quoi j’allais parler. J’ai donc décidé en parallèle de faire une école de parfumeur, l’école Cinquième Sens. Dès le premier jour, j’ai eu un coup de foudre pour ce domaine. Pour parler métaphore justement,  je parle souvent du parfum comme un tsunami dans ma vie. J’ai également eu une grande chance sur un autre point, c’est celui de la méthodologie universitaire en France, notamment la notion d’interview croisée d’un acteur du sujet. J’ai donc eu la chance de m’entretenir avec Jacques Cavallier qui venait de réaliser L’Eau d’Issey Miyake qui m’a par la suite permis d’obtenir mon stage de fin d’étude chez Armani parfum où j’ai énormément appris. 

J’ai pendant 10 ans travaillé en tant que directeur artistique de la création parfum pour des maisons de modes : Paco Rabane, Alexander McQueen, Gucci, Giorgio Armani puis chez L’Oréal pendant trois ans. Puisqu’au fond, un parfum est comme un film, je pense qu’il n’y a pas de grand film sans grand scénarios et je pense la même chose du parfum, qu’il n’y a pas de grand parfum sans grande histoire, c’est pour cela que lorsque j’ai créé ma marque, je ne voulais pas créer une marque ou les parfum s’appelleraient Patchouli, Ambre ou Rose. Mais si mon parfum s’appelle rose, il me fallait un scripte avec lequel je pouvais travailler avec le parfumeur. Ma première rose s’appelait Liaisons dangereuses, s’il n’y a pas nécessairement de scripte, ce nom suscite toutefois une émotion. C’est donc cette émotion que je cherche à traduire en parfum. 

Dans les grands groupe, le parfum est devenu un tel enjeu financier qu’on ne laisse plus la décision à une personne mais la décision devient, collégiale alors que selon moi, le compromis n’a jamais pu inventer un grand parfum.

Travailler un parfum donc je n’étais pas fière, malgré l’existence de challenges parfois intéressants a fini par me lasser, c’est pour cela que j’ai souhaité lancer ma propre Maison. 

Si vous deviez définir votre maison en un mot, quel serait-il ? 

Audacieuse et intemporelle. Je voulais une marque qui traverse le temps, à la fois empreinte de son époque et en même temps dotée des fondations pour permettre de me succéder. 

Pourriez-vous nous parler de la signature olfactive de Maison Kilian ? Ou des familles olfactives plus largement ? 

Une signature en particulier semble compliquée à définir parce qu’il existe énormément de familles olfactives dans le monde du parfum.  

Si l’on classifie les parfums en quatre grandes familles olfactives, on pourrait mettre en avant les parfums frais dans lesquels j’ai essayé de travailler sur un accord que j’ai appelé on the Rocks, un travail sur des aldéhydes, des notes fraiches, voire glacées. Dans les fleurs je ne travaille pas des fleurs innocentes, romantiques de type muguet, lilas ou pivoine, mais plutôt sur des fleurs narcotiques, vénéneuses, comme la tubéreuse, le gardénia, la fleur d’oranger, la rose avec des épines. Sur les bois, je travaille les bois sombre, les bois de caves davantage que les bois blancs transparents. Et enfin, j’ai une famille que j’ai appelé les volutes de fumée qui est un travail sur des notes de tabac. 

Votre flacon a un design très particulier, pourriez-vous nous en dire plus ? 

Aujourd’hui, il y a même deux flacons dans la marque : un flacon avec lequel j’ai lancé ma marque et un second que j’ai créé pour le lancement d’une famille olfactive – Les liqueurs.

Le flacon original, c’est un flacon à la fois simple et compliqué, très simple parce que visuellement on voit un rectangle de face. Pourtant, il y a tout un travail de détail. 

Par exemple, si vous le basculez le flacon, il est arrondi, en courbe, on l’appelle alors un « Caron », entre un carré et un rond. 

Les côtés du flacon sont gravés dans le verre d’un motif de bouclier. J’ai personnellement toujours trouvé que le parfum était à la fois une arme de séduction avec un pouvoir d’attraction mais également une sorte de bulle olfactive qui nous protège du monde extérieur lorsqu’on s’en enveloppe. Et en ce sens, j’ai toujours trouvé que le parfum avait des pouvoirs de protection, comme un bouclier. 

Après cela, les côtés sont laqués noirs mates alors que les faces avant et arrière sont laquées noires brillantes avec un verni venant accentuer cet effet de laque noir mat de chine noir. 

Le plus important était que mes flacons soient présentés dans des coffrets, des boites en bois laqué avec des intérieurs satin se refermant avec une clé accompagnée d’un pompon. On retrouve ainsi une revalorisation du parfum. Au sein de l’hôtel particulier Baccarat à Paris, il existe un petit musée de 100 mètres carré et lorsque je m’y suis rendu, il y avait une exposition sur la parfumerie Baccarat ? J’y suis resté des heures, subjugué par le niveau de luxe, d’attention aux détails, à la beauté en général de ce que les maisons de parfum offraient à nos grands-parents en termes de création à l’inverse de ce que l’industrie du parfum offre aux consommateurs depuis trente ou quarante ans. J’ai donné ma démission chez L’Oréal, convaincu que le consommateur était en droit d’avoir de nouveau un beau produit chez lui, pour au fond, créer une marque qui serait à l’image de ce que j’avais vu au musé Baccarat mais évidemment dessiné et pensé pour le XXIème siècle. 

C’était vraiment le point de départ et lorsque la première maquette est arrivée sur mon bureau, j’ai trouvé ça très beau mais il demeurait un souci majeur : celui du parfum comme produit jetable. J’ai alors pris la décision de faire en sorte que tous mes flacons soient ressourçables, on revient alors à nos grands-mères qui avaient un flacon sur leur coiffeuse, gravé à leurs initiales puis allaient chez leur parfumeur pour se faire ressourcer, c’est un peu la même démarche aujourd’hui chez moi, un retour aux origines.

C’est également aujourd’hui un enjeu majeur par rapport au respect de l’environnement 

Évidement parce qu’au fond le luxe devrait donner le tempo sur ce sujet-là, une vraie valeur de luxe, un vrai objet de luxe ne devrait pas être jetable sinon et par essence, il ne peut pas être de luxe.

On dit souvent du parfum qu’il s’agit du produit de luxe le plus accessible, votre notion de la parfumerie semble aller à contre-courant de ce concept, quelle est votre vision ? 

C’était le cas puisque et c’est la complexité qu’ont les marques comme les nôtres puisque sur le marché occidental, cela fait 100 ans que pour une femme, un parfum de luxe c’est Chanel, Dior à des prix très raisonnables et c’est donc très compliqué de faire entendre aux consommateurs qu’en réalité, avec 45€, on ne peut pas créer un grand parfum, on peut créer un parfum créatif, mais pas créer un très beau parfum. 

Un parfum de luxe, peut coûter 150, 200 voire 250€ et c’est parfois difficile de convaincre les femmes françaises, allemandes, qu’elles doivent mettre 3 ou 4 fois plus d’argent que ce qu’elles mettent sur un produit Chanel.

Pourriez-vous nous parler de votre nouvelle eau de Cologne ? 

En parfum il y a différentes concentrations possibles, allant de la plus légère à la plus intense. La plus légère étant l’eau de Cologne entre 2 et 4 % d’huiles essentielles, puis l’eau de toilette 6 et 10%, viennent ensuite les eaux de parfum entre 12 et 16% et les extraits de parfum avec des concentrations allant de 20 à 24%. Si tout cela a un peu volé en éclat, dans  l’inconscient populaire la Cologne est demeurée la concentration la plus légère. 

Néanmoins, si on regarde toutes les marques de parfums de prestige, tout le monde à sa Cologne : Fréderic Malle, Francis Kurkdjian, Tom Ford etc. Moi, je n’en avais pas mais je dois dire que j’avais du mal parce que la Cologne c’est historiquement une combinaison entre un macérât d’agrumes, de citron, bergamote, mandarine et un macérât de plantes aromatiques, notamment le romarin, et le romarin date de l’eau de Hongrie, autour de laquelle il existe d’ailleurs de nombreux mythes. Je dis cela parce que quand on crée une Cologne, il faut obtenir cette harmonie entre les agrumes et les notes aromatiques, le romarin donc. Mais lorsque je créé la Cologne, je ne veux pas que l’on se dise « ce parfum me fait penser à tel ou tel autre parfum », aucun de mes parfums ne ressemble à des parfums qui existent. Dans la Cologne, je butais un peu sur ce point parce que lorsque je faisais une Cologne où j’avais cette harmonie entre les agrumes et le romarin, elle n‘apportait rien au marché. J’ai donc mis ce projet un peu de côté puis est arrivé la Covid et le premier confinement où je suis restée bloquée à New York. Au moment où les frontières ont été rouvertes, j’ai sauté dans le premier avion pour Paris. Dans la salle de bain de l’avion, je tomber soudainement sur un objet familier mais auquel je n’avais jamais fait attention : le grand flacon Clarins rouge d’Eau Dynamisante. Par reflexe, je m’en suis saisi et m’en suis aspergé le visage, les mains, le corps, de manière inconsciente parce qu’historiquement la Cologne était une protection contre les maladies, les mauvaises odeurs qui émanaient des maladies, de la mort voire des cadavres au XIXème. C’était alors un geste d’hygiène. La raison n’en est pas si idiote puisqu’une Cologne, c’est à 95% de l’alcool donc finalement, c’est un désinfectant naturel.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle cette Cologne s’appelle en sous-titre Shield of protection, bien sûr le Kologne porte ma signature avec un K comme clin d’œil à Kilian.

Comment êtes-vous finalement parvenu à assembler les bonnes notes ? 

Je suis revenu sur cette dimension de vitalité affiliée à la Cologne, de source de vie donc. Nous nous sommes demandés, d’où vient cette source de vie dans la nature. La vie provient de la sève qui permet de donner la vie aux arbres. On a alors travaillé sur un accord sève, autour de notes vertes, d’une touche d’eucalyptus, de menthe mais c’est avant tout un accord très vert et pur avec cette idée de sève et de racine avec un fond très boisé. 

L’accord bois et sève est venu apporter l’originalité que je recherchais dans ma Cologne. 

Pour en revenir à Kilian Paris, quel serait le parfum iconique de votre Maison ? 

Mon numéro mondial à l’exception des États-Unis et de l’Angleterre c’est Good Girl Gone Bad. Sur les marchés anglo-saxons, c’est Love Don’t Be Shy – une guimauve florale hyper sexy – qui passe en numéro un. 

Les deux autres parfums emblématiques de la maison sont d’une part Black Phantom – un accord hyper créatif de rhum, café et  amande amère et d’autre part  Angels Share – mon parfum peut-être le plus personnel pace qu’il est un travail autour de ma mémoire olfactive, celle des chais de la maison Hennessy. Né il y a un an et demi, c’est un de ceux qui a grandi le plus vite.

Vous évoquez justement la maison Hennessy, indissociable de votre nom, reconnue pour ses grands Cognac, concevez-vous justement le parfum comme on concevrait un Cognac ? 

Personnellement non mais la démarche de création parfum est assez similaire de celle de la création d’un cognac parce que les maîtres des chais mélangent ce que l’on appelle des coupes, c’est à dire différentes eaux de vies de différents âges donc différents assemblages. Il y a des parfumeurs jusqu’à il y a encore 20 ou 30 ans qui croyaient beaucoup aux bases en parfums. Une base peut comprendre trois matières premières ou 200 matières premières et beaucoup de parfumeurs mélangeaient des bases entre elles. Au fond, ces bases qui sont-elles mêmes des parfums déjà très structurés peuvent s’apparenter quelque part à des coupes de cognac. Chez nous, nous travaillons réellement à la note donc je dirais que c’est sans doute plus proche du travail d’un chef de cuisine : choisir la qualité de ses matières, essayer de mettre en valeur l’ingrédient principal, venir l’agrémenter de touches. 

Chez Icon-Icon, nous nous intéressons aux produits, aux lieux, aux expériences emblématiques, y a-t-il une odeur, un souvenir, un endroit ou même un objet qui ne vous quitte pas ou qui vous a marqué dans votre vie et que vous aimeriez partager avec nous ? 

J’ai beaucoup d’odeurs qui me suivent. Toutes les femmes de ma famille ont toujours porté des parfums de tubéreuse, donc pour moi la tubéreuse c’est LA FLEUR, la plus belle matière première, la fleur reine. J’ai par exemple chez moi, toujours des bouquets de tubéreuses.. J’ai également le souvenir olfactif de mon grand-père qui fumait la pipe avec un tabac qui s’appelait « Reine Claude » et lorsque je le voyais le matin il y avait toujours ce mélange entre Eau Sauvage donc entre la Cologne, sa fraîcheur et la chaleur du tabac, c’est certainement ma madeleine de Proust.

Propos recueillis par Sébastien Girard, Président d’Icon-Icon et Saskia Blanc.

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