État Nature ne désigne pas un paysage à contempler de loin. L’exposition propose plutôt d’entrer dans ce qui, du vivant, persiste en nous : une mémoire animale, une forme en train de se défaire, une couleur qui agit comme un trouble, la trace sensible d’un lieu sur un corps. À Icon Icon Gallery, Tereza Lochmann, Vincent Cardoso, Cécile Guettier et Fabrice Cazenave ne réunissent pas leurs pratiques sous l’autorité d’un même récit. Ils composent, chacun selon son vocabulaire, des manières de rendre la nature active, instable, parfois drôle, parfois inquiétante, toujours irréductible au décor.
La nature dont il est ici question n’est ni pure ni paisible. Elle est traversée par les gestes, les histoires, les affects et les images que les corps fabriquent. Elle pousse, déborde, se déguise, se pétrifie ou se grave. Elle devient la scène où se négocient notre désir de maîtriser le monde et l’expérience, plus incertaine, d’en faire partie. Les œuvres rassemblées dans État Nature invitent ainsi à déplacer le regard : voir dans une matière, une figure ou un motif moins une représentation de la nature qu’une force de transformation.
L’exposition s’ouvre avec Tereza Lochmann. Née à Prague et formée entre l’Académie des arts de Prague et les Beaux-Arts de Paris, l’artiste déploie une pratique à la croisée de la gravure, de la sculpture, de la peinture et du dessin. Les techniques anciennes ne sont jamais, chez elle, des héritages figés : elles deviennent les outils d’images hybrides, traversées par des récits, des silhouettes et des métamorphoses. Son travail prend volontiers appui sur le règne animal et sur la puissance de fabulation qu’il porte. L’animal n’y est pas un signe d’innocence ou d’altérité ; il agit comme une présence proche, dérangeante, capable de révéler ce que la civilisation tient habituellement à distance. Chez Lochmann, la ligne imprime, entaille, assemble et fait surgir un monde où le merveilleux garde toujours une part de menace.
Avec Vincent Cardoso, la nature change d’échelle et devient volume. Sculpteur formé aux Beaux-Arts de Paris, Cardoso aborde l’espace par le corps, l’empreinte et la matérialité des formes. Sa pratique cherche la rencontre entre une énergie de jeu, le plaisir très concret de modeler, et une attention aux histoires de la statuaire. Figures, fragments et paysages s’y chargent d’une expressivité volontairement instable, entre grotesque et tendresse. Les références au baroque ne produisent pas chez lui une monumentalité distante : elles ouvrent une voie vers une sculpture charnelle, tactile, ouverte à l’humour. Dans État Nature, cette sensibilité donne à penser le vivant comme une construction sans cesse recommencée, où la matière conserve la mémoire du geste qui l’a façonnée.
Les peintures et dessins de Cécile Guettier font ensuite entrer le regard dans un théâtre de couleurs, de corps et de lignes. Diplômée des Beaux-Arts de Nantes Saint-Nazaire et lauréate du prix Villa Noailles des Révélations Emerige en 2021, elle construit des images denses où des figures chimériques semblent occuper toute la surface tout en cherchant à en sortir. Ses compositions associent précision des tracés, accidents assumés du médium et richesse des matières. Les corps y apparaissent instables, parfois disproportionnés, pris dans des situations qui tiennent autant de la scène que du rêve. Leur étrangeté ne se referme pas sur l’inquiétude : elle mobilise l’imagination du spectateur, de détail en détail. Guettier fait de la peinture un espace de négociation entre désir, masque, métamorphose et récit ; une nature intérieure où le visible ne cesse de produire ses propres énigmes.
Enfin, Fabrice Cazenave place le dessin au centre d’une recherche qui relie paysage, sensation et mémoire des lieux. Venant de la danse, l’artiste envisage le dessin comme une pratique physique et expérientielle. Son travail observe les rapports entre un environnement, les personnes qui le traversent et les flux d’énergie qui en résultent. Par des protocoles d’expérimentation, notamment l’autohypnose, il cherche moins à décrire un paysage qu’à en éprouver l’empreinte sensorielle. Le trait devient alors la trace d’une relation : il enregistre ce qui résiste à l’image immédiate, ce que les corps laissent dans un lieu et ce que le lieu fait revenir en eux. La nature, chez Cazenave, n’est pas extérieure au regard ; elle est une expérience qui transforme celui qui l’habite.
De l’estampe à la sculpture, de la peinture au dessin, État Nature ne cherche donc pas à résoudre la diversité des quatre pratiques. L’exposition en fait au contraire sa matière. Les œuvres y dessinent un ensemble de passages : entre l’humain et l’animal, le corps et le paysage, la fiction et l’empreinte, le geste maîtrisé et l’accident. Elles rappellent que la nature ne se laisse pas réduire à un sujet. Elle est ce qui déplace les formes, trouble les catégories et oblige la pensée à rester en mouvement.
Du 23 septembre au 17 octobre 2026, Icon Icon Gallery présente État Nature, avec Tereza Lochmann, Vincent Cardoso, Cécile Guettier et Fabrice Cazenave. L’exposition est visible au 11, boulevard Malesherbes, Paris 8e, du lundi au samedi de 12h30 à 19h30 sur rendez-vous. Vernissage le 23 septembre, de 16h30 à 21h.

Laissez une réponse