Il y a chez Philippe Cognée une manière singulière de faire dialoguer la peinture avec la disparition. Une tension qui traverse son œuvre depuis ses débuts, et qui trouve aujourd’hui un écrin à la mesure de son ambition : l’exposition L’Œuvre du Temps, présentée au Musée Paul Valéry de Sète jusqu’au 2 novembre 2025.
Philippe Cognée L’Œuvre du Temps
Première rétrospective pensée sous l’angle du temps, elle offre une plongée vertigineuse dans l’univers d’un artiste qui a fait de l’effacement une esthétique et de la ruine une forme de beauté contemporaine.
Né en 1957 à Sautron, près de Nantes, Philippe Cognée a grandi douze ans au Bénin, où son père était instituteur. Ces années africaines marquent son imaginaire : couleurs franches, intensité lumineuse, fascination pour les figures archétypales. « J’ai passé douze ans au Bénin. Tout cela m’a marqué profondément : les couleurs, les odeurs de peinture, les matières. J’ai commencé à dessiner très tôt, presque instinctivement. »
De retour en France, il rejoint les Beaux-Arts de Nantes. L’époque est fertile : émergence des Frac, fièvre expressionniste allemande, Transavant-Garde italienne. Philippe Cognée regarde plus vers Richter, Baselitz, ou Jasper Johns que vers les écoles françaises. « Au début, j’étais fasciné par les expressionnistes allemands, par Jasper Johns, par les artistes de la Trans-avant-garde italienne. Je cherchais une écriture plus primitive, plus directe, liée à mon enfance africaine. »

Dans les années 80, Philippe Cognée expérimente une sculpture violente, travaillée à la tronçonneuse, au marteau, à la hache. Ses personnages sont issus d’un mélange d’archétypes africains et européens. « Pendant dix ans, j’ai beaucoup travaillé la mémoire africaine, mélangée à l’ethnologie européenne. C’était un travail primitif, brut, en bois taillé à la tronçonneuse, à la hache. » Ces œuvres, déjà marquées par une obsession du temps et de la mémoire, annoncent ses métamorphoses futures. Car bientôt, la figure disparaît, laissant place à une peinture où l’abstraction et l’effacement prennent le relais. « Peu à peu, j’ai quitté la figure. Mon travail est devenu de plus en plus abstrait. À la Villa Médicis, cette transformation s’est affirmée. »
Au tournant des années 90, Philippe Cognée découvre la photographie comme matrice et la cire comme matière. Sa technique, désormais iconique, consiste à recouvrir les images de cire, puis à les chauffer au fer à repasser. Le résultat est une image brouillée, vacillante, entre présence et disparition. « J’ai toujours fonctionné de manière intuitive. La raison vient après. L’œil voit tout… mais il oublie très vite. » Ce geste devient sa signature : peindre, c’est effacer. Ses scènes de famille, ses repas, ses voyages deviennent alors plus que des souvenirs. Ils se chargent d’une dimension universelle, entre mémoire intime et fragilité collective.
Dans ces années, Philippe Cognée travaille à partir de centaines de petites photographies peintes, véritables réservoirs de formes. L’intime, le quotidien, le banal : tout est fixé, mais dans un état de disparition imminente. La peinture devient un combat contre l’oubli, mais un combat où la victoire n’est jamais totale.
Rapidement, l’œuvre s’élargit : supermarchés, barres d’immeubles, containers, abattoirs, mégapoles vues du ciel. Philippe Cognée capte la brutalité de la société de consommation, mais sans didactisme : par fascination autant que par critique. « Le peintre est un témoin du monde. Ce qui me fascine, c’est cette architecture de la consommation : les supermarchés comme des cathédrales modernes, les mégapoles de 30 millions d’habitants, ces visions du train à grande vitesse ou de l’avion qui n’existaient pas avant. L’artiste doit parler de ce monde qui le dépasse et le surprend. » Ses grandes séries – Carcasses (2003), Le Grand Théâtre (2005), Foule (2020) – montrent cette double vision : émerveillement et effroi. L’art de Philippe Cognée traduit à la fois l’angoisse contemporaine et une beauté plastique qui naît de la ruine.

Dans toute son œuvre, la destruction est une force créatrice. Écrasements, pulvérisations, altérations : Philippe Cognée ne représente pas la ruine, il l’exécute. Le temps n’est pas un thème, il est la matière même de son geste. Ses crânes, ses carcasses, ses corps morcelés renvoient à une tradition du memento mori revisitée. Mais là encore, il ne s’agit pas seulement de mort, plutôt de la fragilité des images et des formes, de la persistance paradoxale de ce qui s’efface.
Malgré la noirceur, Philippe Cognée ménage des espaces de lumière : paysages marins où l’horizon se dilue, portraits suspendus dans le silence. Ces “temps suspendus” sont comme un contrepoint : au cœur même de l’effacement, il reste une beauté, un calme.
Représenté par la galerie Templon à Paris, Bruxelles et New York, exposé au Musée de Grenoble, à l’Orangerie, à Versailles ou à Chambord, Philippe Cognée s’impose comme l’une des voix majeures de la peinture contemporaine. Sa singularité tient à ce geste : peindre en détruisant, révéler l’image à travers son altération.

L’exposition de Sète embrasse cette trajectoire dans son entier. Elle montre comment, depuis quarante ans, Philippe Cognée travaille la mémoire, l’effacement et la persistance. Son œuvre n’est pas une succession de styles, mais une recherche continue sur le temps. Regarder une toile de Philippe Cognée, c’est se confronter à la beauté fragile des images. C’est comprendre que notre époque saturée de flux visuels peut encore produire une peinture qui pense, qui interroge, qui persiste.
Philippe Cognée n’est pas seulement un peintre de son temps : il est un peintre du temps.

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