Chez Ajmal, l’oud raconte une histoire familiale avant de devenir une signature olfactive. En 2026, la maison célèbre soixante-quinze ans de création, depuis les forêts d’Assam jusqu’aux boutiques de Dubaï. Abdulla Ajmal, petit-fils du fondateur et dirigeant de la troisième génération, revient sur cet héritage dans un entretien pour ICON-ICON. Avec Cherry Wood et la collection Oud Marquis, il décrit une ambition : élargir le vocabulaire de la maison en préservant la profondeur des matières qui ont fait sa réputation.
De L’Assam À Dubaï, Une Histoire De Matière
L’aventure commence à Hojai, au nord-est de l’Inde. L’aquilaria, dont le bois résineux donne naissance à l’oud, dessine les premières routes commerciales de la famille. À la fin des années 1940, le grand-père d’Abdulla récolte cette matière et la confie à des intermédiaires qui rejoignent les marchands arabes de Bombay. « Notre aventure a commencé dans un petit village du nord-est de l’Inde. On connaît l’Assam pour son thé, mais la région est aussi une terre d’oud. »
Enregistrée en 1951, l’entreprise se développe lorsque son fondateur décide de traiter directement avec les acheteurs. Le déplacement lui-même relève alors de l’aventure : « Il n’y avait qu’un train par semaine. Avec un peu de chance, il arrivait. Sinon, il n’arrivait pas », raconte Abdulla Ajmal. Dans les années 1960, la famille s’installe à Bombay. L’oud, le santal, l’encens et les assemblages d’huiles parfumées, appelés mukhallat, accompagnent ensuite son implantation commerciale dans le Golfe.
Trois Générations Pour Construire Une Signature
À la génération suivante, les responsabilités se répartissent entre les frères. Le père d’Abdulla supervise les achats et les finances ; son deuxième oncle ouvre la première boutique Ajmal à Dubaï en 1976. Le plus jeune devient le parfumeur de la maison et le mentor du futur dirigeant. « Il était le nez de notre maison. C’est lui qui a véritablement créé un pont entre l’Orient et l’Occident. »
Cette transmission explique la place particulière de la matière dans le discours d’Abdulla. « Nous sommes une maison de Dubaï. Notre ADN, nos origines, c’est l’oud », résume-t-il. Le bois précieux constitue un point de départ à partir duquel se développent de nouvelles écritures. La fidélité familiale se reconnaît dans la recherche de profondeur, de tenue et de richesse des compositions, jusque dans les parfums qui explorent d’autres registres.
Du Mukhallat Au Flacon De Collection
Longtemps, les huiles parfumées sont identifiées par un nom simple. Avec Sarah, à la fin de 1994, la maison structure une proposition réunissant jus, flacon, étui et campagne. Abdulla décrit ce changement comme une étape décisive : l’expérience olfactive se prolonge dans un objet et un univers reconnaissables. L’écriture d’un parfum devient aussi celle de sa présentation, de son récit et de sa rencontre avec le public.
Aujourd’hui, Ajmal associe une équipe créative interne à des parfumeurs expérimentés issus de grandes maisons de composition. La ligne Eternal pousse notamment cette recherche vers des éditions limitées pensées comme des objets de collection. Le dirigeant formule ainsi l’élargissement de son territoire : « Ajmal est désormais une maison de parfum au répertoire complet : de l’oud le plus profond aux fragrances occidentales les plus légères, avec toutes les nuances intermédiaires. »
Le travail débute par une attente identifiée, puis par un cahier des charges qui pense ensemble la formule et son flacon. Le récit vient donner une cohérence à cet ensemble. Cette méthode éclaire un mouvement essentiel : transformer une connaissance intime des matières en signatures que chacun puisse reconnaître, choisir et faire siennes.
Cherry Wood, La Gourmandise Traversée De Fumée

Cherry Wood donne une expression concrète à cette évolution. Présentée à Cannes lors du TFWA 2026, cette création de la Signature Collection associe une ouverture fruitée à une architecture boisée. Framboise, litchi, cerise et safran installent d’abord leur éclat. La fleur de frangipanier et l’encens composent ensuite le cœur, avant un fond d’Akigalawood, de bois de cachemire et de cuir fumé.
L’intérêt de cette construction tient au contraste entre la gourmandise du fruit et la densité du sillage. La cerise attire, tandis que l’encens et le cuir inscrivent la composition dans un registre plus sombre. Le flacon noir, souligné d’une plaque dorée, prolonge visuellement cette tension. À travers ce parfum, le goût historique d’Ajmal pour les matières généreuses rencontre une nouvelle manière d’aborder le fruit.
Oud Marquis, Un Dialogue Avec La Parfumerie Française

Oud Marquis développe un autre versant de cette ouverture. Parmi les références évoquées dans l’entretien figurent Rêve Mimosa, Oud Sucré, Fève Tonka, Fougère Oud, Bois Soleil et Cuir Vanille. Ces noms rapprochent le patrimoine de la maison de repères familiers de la parfumerie française. Chaque composition devient une possibilité de découvrir son univers, par une fleur, une texture gourmande ou une famille olfactive.
La collection participe à une ambition internationale plus large. En France, Abdulla évoque des discussions avec un distributeur et souhaite développer une présence en grands magasins comme en parfumeries indépendantes sélectives. Il s’agit d’un projet, dont les implantations restent à concrétiser. Le dirigeant souligne aussi la souplesse de production de la maison : « Si un partenaire souhaite 250 pièces, nous pouvons fabriquer 250 pièces. »

Au Royaume-Uni, cette rencontre prend aussi la forme d’une première boutique Ajmal Dubai à Londres. Le lieu accompagne la présentation des collections et rend tangible leur univers. Pour les voyageurs, la maison développe également des coffrets, des huiles concentrées et des formats nomades : autant de manières de transporter un rituel parfumé personnel, quotidien, puis de le retrouver chez soi.
Renouveler Le Parfum Sans Perdre Le Récit
Cette ouverture s’inscrit dans un marché où les consommateurs multiplient les découvertes. « La génération Z explore sans cesse. La fidélité à une seule marque n’est plus acquise. » Pour Abdulla, les déclinaisons permettent de prolonger une signature tout en renouvelant son expression. Une concentration, une couleur ou un usage différent peuvent offrir une nouvelle lecture d’un parfum installé. La continuité reste lisible, même lorsque l’expérience évolue.
Sa réflexion va jusqu’à la boutique du futur. Il imagine un dispositif capable de proposer plusieurs essais personnalisés à partir du profil d’un visiteur. Cette perspective demeure une projection, plutôt qu’un service annoncé. Elle révèle néanmoins la question qui traverse l’entretien : comment faire découvrir une maison à de nouveaux publics sans dissoudre ce qui la rend singulière ? Abdulla revient à une conviction : « La technologie peut guider la découverte. Mais le parfum restera une histoire de récit, d’art et d’émotion. »

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