C’est dans l’ennui des amphithéâtres de l’université de Nantes que l’artiste Victor Guedy a donné vie à Broac, un oiseau aux allures à la fois mystiques et moqueuses. Ce qui n’était qu’un croquis griffonné sur les tables des salles de cours est devenu, 16 ans plus tard, une œuvre sculpturale imposante, symbole de rébellion et de liberté artistique.
Broac Par Victor Guedy

Victor Guedy se souvient avec précision de la genèse de Broac : « Cet oiseau est né à 18 ans, au milieu de cours souvent très sérieux, parfois même assommants. Il m’accompagne depuis, comme une créature totem. » Étudiant en philosophie à Nantes, il passait ses journées à suivre des cours qui oscillaient entre passionnants et profondément rébarbatifs. Pour tromper l’ennui, Victor Guedy a ainsi laissé son imagination et son crayon s’évader. Au départ, Broac n’était qu’un gribouillage, une figure moqueuse dessinée en marge des prises de notes.

« C’était pendant un cours d’esthétique sur Hegel. Le professeur semblait aussi déprimé que son sujet, et le besoin de m’échapper est devenu urgent. J’ai laissé mon crayon courir, et Broac est apparu. Il était le cri de l’ennui, un éclat face au sérieux excessif de cette salle » explique-t-il au micro d’ICON-ICON.

Mais très vite, l’oiseau a pris vie, devenant un cri graphique contre le sérieux excessif des amphithéâtres. « Il a deux yeux, un bec long inspiré des masques de médecins de la peste, et un corps rondouillard presque enfantin. Ses yeux fatigués rappellent mes nuits de rock endiablées », explique Victor Guedy.

Le dessin était aussi frénétique que l’énergie qu’il dégageait. Broac s’inscrivait dans une posture à la fois moqueuse et bienveillante, une manière pour Victor Guedy de défier le conformisme académique. Le nom même de Broac, une onomatopée évoquant un cri rauque, reflète son essence : « Broac est un oiseau punk, un hurlement dans un monde trop sérieux » précise encore Victor Guedy.
Avec le temps, Broac a évolué bien au-delà des carnets de Victor. Ce qui avait commencé comme un dessin spontané est devenu un projet artistique ambitieux. En explorant des matériaux comme l’argile, le bronze et le marbre, Victor Guedy a donné à Broac une présence physique imposante.

« Je voulais qu’il existe en trois dimensions, dans des matériaux nobles comme le marbre rouge italien ou le travertin », confie Victor Guedy. « Ces matières donnent une noblesse inattendue à une idée née de l’ennui. »
Parmi ses pièces phares, on trouve une sculpture monumentale de 2,60 mètres de haut en travertin.Avec son esthétique imposante et hiératique, elle rappelle les statues de l’île de Pâques ou les totems rituels des premières civilisations.
Mais au-delà de sa monumentalité, Broac conserve son essence originale : une figure à la fois moqueuse et intemporelle, capable de traverser les époques et de s’adapter aux différents supports artistiques. « Ce que j’aime dans Broac, c’est qu’il reflète une philosophie simple : regarder au-delà des cadres, oser s’échapper » dit Victor Guedy.
Broac est bien plus qu’un simple oiseau sculpté. Il incarne une vision artistique et philosophique qui trouve ses racines dans l’histoire personnelle de Victor Guedy. « J’ai passé huit ans chez les Compagnons du Devoir, où j’ai appris à travailler la pierre avec rigueur et exigence. Cette énergie très sérieuse appliquée à une idée presque enfantine, c’est ce qui rend Broac si spécial à mes yeux » précise l’artiste.
Cette rigueur technique confère à ses sculptures une dimension presque sacrée, tout en restant fidèle à l’esprit libre et anarchique de l’oiseau. Broac porte en lui une dualité fascinante : il est à la fois enfantin et mystique, moqueur et vénérable. Sa présence invite à réfléchir sur la capacité de l’art à transcender les contraintes de la vie quotidienne. Pour Victor Guedy, cette figure représente un équilibre précieux entre l’insouciance et la gravité : « Broac, c’est l’équilibre parfait entre l’enfance et l’exigence, entre l’insouciance et le sacré. »
Broac s’expose aujourd’hui dans des galeries, des espaces urbains, et inspire ceux qui croisent son chemin. Avec ses sculptures monumentales et ses dessins évocateurs, Victor Guedy continue d’explorer les multiples facettes de cet oiseau totem.

Broac est finalement aussi une invitation : celle de défier les cadres, d’embrasser la liberté et de célébrer l’imagination. Que ce soit à travers un croquis rapide ou une sculpture de plusieurs tonnes, l’oiseau rappelle que l’art peut être un cri, un souffle, un battement d’ailes dans un monde figé.
Avec un sourire, Victor Guedy conclut : « Broac est un oiseau qui secoue les puces, qui fait du bruit dans un monde trop sérieux. Il me rappelle chaque jour qu’il y a toujours une marge pour s’évader. »
