À l’occasion du défilé Automne-Hiver 2026/2027 de la Maison Pierre Cardin, présenté le 10 mars 2026 pendant la Paris Fashion Week, Rodrigo Basilicati-Cardin dévoilait Venice 59, une collection pensée comme une vision futuriste de Venise, ville natale de Pierre Cardin. Entre hommage à l’imaginaire vénitien, réflexion sur la montée des eaux et réactivation de l’ADN avant-gardiste de la maison, le PDG et directeur artistique revient pour ICON-ICON sur le retour de Pierre Cardin au cœur du calendrier officiel, la nouvelle dynamique de la marque, les licences, les jeunes talents et le projet d’un lieu Pierre Cardin à Venise.
INTERVIEW Rodrigo Basilicati-Cardin : « Il faut rentrer dans les jeux de la mode »
ICON-ICON :
Vous êtes le neveu de Pierre Cardin, vous êtes ingénieur de formation, mais aussi designer. Bonjour Rodrigo Basilicati Cardin.
Rodrigo Basilicati Cardin :
Bonjour, bonjour.
ICON-ICON :
Alors on a plein de choses à raconter aujourd’hui. D’abord, j’ai envie de parler, commencer par quelque chose d’important, le syndicat de la couture que vous venez de réintégrer, c’est ça ?
Rodrigo Basilicati Cardin :
C’est ça, il y a trois ans, j’ai voulu reprendre ce rapport. Donc on était toujours inscrit sans vraiment participer à la Fashion Week. Donc c’était une chose oubliée maintenant parce que c’était passé 27 ans sans plus respecter le calendrier.
Et il faut dire la vérité que Pierre Cardin voulait être libre, se sentir libre à certains moments de faire les défilés où il voulait, quand il voulait, avec totale liberté. Et ça, je le comprends parce qu’il avait fait son succès, il avait déjà une diffusion large par rapport à ses actes, plus qu’à la couture, même à ses pensées, visions sur le futur. Déjà suffisaient les interviews sur lui.
Donc quand il est parti, moi j’avais l’exigence de réaffirmer le design avec ma vision un peu différente, peut-être, dans le temps. Et je me suis dit, il faut la diffuser. Pour diffuser, la meilleure chose c’est vraiment de participer à la Fashion Week dans les dates qui sont désignées pour ça, avec la majeure présence de presse, des journalistes, des commentateurs, des critiques qu’il y a au monde.

ICON-ICON :
Donc d’une certaine façon, réentrer dans le jeu de la mode.
Rodrigo Basilicati Cardin :
Il faut rentrer dans les jeux de la mode, parce que j’avais un désir aussi de voir à nouveau la réalité de jeunes artistes, de jeunes chanteurs, jeunes écrivains qui viennent vers nous, curieux de notre nouvelle mode et qui veulent s’habiller en Cardin. Ça c’était une chose que je ne voyais plus et je tiens que ça arrive à nouveau.
ICON-ICON :
Voilà et puis c’est ce formidable rendez-vous international puisque finalement vous avez des gens du monde entier.
Rodrigo Basilicati Cardin :
Exactement, c’est grâce à ça d’ailleurs qu’il faut dire que par exemple, le styliste maintenant, on a beaucoup de stylistes qui travaillent pour les grandes stars. Alors Beyoncé, à la première défilée que l’on a fait, Beyoncé a demandé une robe pour sa tournée Renaissance.
Et alors là, bien sûr on a dessiné quelque chose pour elle, elle a adoré, elle l’a utilisée pendant quelques concerts. Après, une chose vient après l’autre, les lunettes. Alors ce sont des choses qui en plus me rendent heureux parce que ce sont des demandes qui viennent d’eux. Ça veut dire que c’est vraiment le désir. Et alors là, ça me plaît.
Juste six mois après, alors c’est la fois de Madonna qui veut absolument pour son Celebration Tour, aussi son tour, elle voulait des lunettes d’édition, le bleu, et elle tenait beaucoup à l’utiliser pendant une scène précise de son spectacle et elle l’a fait 80 fois dans le monde pendant deux ou trois ans, deux ou trois ans même.
Et ça, ça me plaît et ça veut dire qu’il y a vraiment quelque chose d’intéressant et d’attirant, c’est la marque. Sans doute Pierre Cardin, ça reste quand même une marque iconique qui donne le respect, qui donne l’assurance. Qui veut utiliser la marque, qui veut s’habiller en Cardin, mais quand même, on ne met pas quelque chose qu’on n’aime pas. C’est évident qu’il y a un plaisir aussi à le faire.
ICON-ICON :
Et c’était grâce de vouloir remettre la marque au centre de l’échiquier de la mode, puisqu’elle l’a été et elle le redevient. Bravo. Alors justement, j’ai envie de revenir sur cette collection, Venice 59, celle que vous avez présentée il y a quelques semaines. Alors on voit quelques images de Venise derrière nous. Quel était le message que vous souhaitiez faire passer au travers de cette collection ?

Rodrigo Basilicati Cardin :
La mode a une belle mission des fois. Elle a la mission aussi de donner des idées de comment le futur sera, de déterminer un moment historique aussi, de dire où on est et où peut-être on va.
Et nous on était toujours à l’avant-garde, donc toujours à regarder le futur pas proche, mais 20 ans, 30 ans, après 50 ans après. Et on a un souci, la mode doit faire attention parce qu’elle devra opérer une transformation déjà active en ce moment, mais pas suffisante du tout, on est loin. Elle doit quand même faire attention à comment polluer. On est le plus loin au monde, la machine de la mode, l’industrie de la mode.
Donc il faut faire un peu d’attention et il n’y a que nous, couturiers, qu’on peut faire, donner une image, donner un message. Et je pense que la mode se prête beaucoup à donner des messages, donc facilement même.
Et donc je me suis dit, quelle est la ville la plus influencée ? Par exemple, dans nos prochains futurs, par la fonte des glaces des pôles. Et effectivement, Venise a un truc particulier que les autres villes n’ont pas, ça veut dire qu’il y a, par cause de la lagune, ouverte, on a des vents qui arrivent de temps en temps en même temps que les hausses dues à la lune, que l’eau reste haut à l’intérieur.
ICON-ICON :
Exactement, et très haut.
Rodrigo Basilicati Cardin :
Et très haut même. Alors, si on considère qu’il y a cinq ans, pendant deux fois dans une année, c’est arrivé une exceptionnelle halte de presque deux mètres, presque deux mètres, ça veut dire dans la rue, on est à un mètre quelques. Donc c’est beaucoup quand même, ça rend impossible toutes les activités.
Alors c’est arrivé une fois et la deuxième, ils ont ouvert finalement, ils ont inauguré la fameuse barrière, le Mose. Très bien, ça marche, mais ça marche jusqu’à une certaine hauteur, jusqu’à 2,40 mètres.

Alors si, en même temps que c’est prévu, l’eau, à cause de la fonte des pôles, la fonte des glaces, va augmenter dans les prochaines 50-70 ans de entre un mètre, mètre et demi. Alors si on imagine, entre-temps, qu’on arrive déjà au monde de 40 cm, 50 cm, donc c’est possible dans 35 ans, 40 ans, moyennement, on se retrouve avec des situations que Venise est envahie par l’eau, non deux fois par an, une fois par an ou même plusieurs jours.
Ça rend impossible l’activité de la vie de Venise. Donc Venise va être immédiatement vidée. Donc j’imaginais une ville complètement vide, complètement destinée seulement à des visites saltuères, comme ça, du tourisme qui vient en bateau juste pour voir ce qui est resté de Venise, au milieu des herbes et des choses comme ça, sans vie.
Et je me suis aussi imaginé, on peut faire quelque chose. En tant qu’ingénieur, j’imaginais, sans faire des calculs, mais quand même quelque chose de réalistique, une ceinture autour de Venise qui pourrait peut-être avec l’aide du soleil ou du vent, garder cette hauteur d’eau constante. Et pourquoi pas, dans ce cas, ça serait une renaissance de Venise.
Et donc je me suis imaginé, pourquoi pas parler de ça. Donc Venise comme symbole de l’adaptation de l’homme à la nature qui avance.
ICON-ICON :
Alors c’est pour ça que justement, dans les fameux canaux, on retrouve des vaisseaux futuristes.
Rodrigo Basilicati Cardin :
Alors, on retrouve des vaisseaux qui utilisent le soleil, pourquoi pas, pour la visée. Après, il y a, comme vous voyez là, il y a des lames qui disent des feuilles, qui sont obligées pour réduire l’impact avec l’eau et réduire les vagues.
Venise a toujours ce problème-là, que les bateaux créent des vagues qui abîment les côtes. Après, je me suis imaginé des gondoles, mais ça c’est historique, donc des gondoles, mais les gondoles avant la peste du XVIIe siècle. Pourquoi ? Parce qu’avant, les gondoles étaient tout colorées. C’était connu ça.
C’est devenu noir en hommage, disons, en hommage de la fin de la peste, que c’était vraiment un événement catastrophique pour la République vénitienne. Donc pourquoi pas les faire revenir dans le coloré, et en même temps des taxis ou des petits bateaux modernes, il faut les imaginer modernes, avec une coque unique, comme ici, voilà.
ICON-ICON :
Et puis bien sûr donc des looks qui…
Rodrigo Basilicati Cardin :
Et des looks différents. Alors Venise, elle a une caractéristique, elle est très connue pour les masques, pour les carnavals, pour la masque traditionnelle, peut-être la plus connue, c’est la Baouta, c’est la masque, ce qu’on appelle de temps en temps Casanova.
ICON-ICON :
Donc cette histoire de lauréat, vous construisez sur les futurs talents rapidement.
Rodrigo Basilicati Cardin :
Oui, j’aime bien. J’ai commencé en 2022 et j’ai voyagé régulièrement pour retrouver mes licenciés un peu partout dans le monde. On a 130 licenciés partout. Et je me suis dit pourquoi pas visiter et découvrir les universités de la mode dans tous les pays qu’on visite, c’est-à-dire le monde entier.
Et on met à l’épreuve les écoles du moment. Et les universités, les étudiants. Et donc, on fait quelque chose d’étrange. On ne fait pas une sélection ici à Paris et à faire le prix. On fait une présélection ici. Et la finale en présence, on travaille ensemble.

Normalement, c’est un groupe de 30 ou maximum 40 finalistes. Et on travaille, qu’il soit à México City, qu’il soit à New York, qu’il soit à Dallas, qu’il soit à São Paulo, à Taipei, à Pékin, à Shanghai. Donc ce qu’on a fait, on l’a fait déjà 16 fois.
Les jeunes se rapprochent à cet lieu, ils viennent vers cet lieu. On les fait venir d’ailleurs, on les aide. Parce que je ne veux pas, surtout pas que la réussite et la participation de ces jeunes soient dues seulement à l’effet qu’ils avaient la disponibilité de prendre un avion, de prendre le train, de… Enfin, voyager, c’est cher encore aujourd’hui, on le sait.
Et donc on veut aller vers eux. Et l’importance pour moi, c’est de travailler avec eux et pas seulement regarder les dessins. Ça, c’est une chose. Mais le prix final, la remise des prix, consiste à pas d’argent et basta, c’est vraiment une invitation totale à venir trois mois à Paris, avec un mini-salaire aussi, donc tout est à notre charge, comme ça eux ils font vraiment une expérience et entre-temps, nous on voit dans le temps comment ils se comportent aussi avec nous, comment ils évoluent et des fois, je demande s’ils veulent rester.
C’est arrivé bien trois fois jusqu’à maintenant, en trois ans, et je pense qu’il arrivera encore chaque année au moins un qui pourrait rester. D’ailleurs, j’ai besoin des jeunes designers pour suivre toutes les licences. Imaginez suivre 130 licences, c’est énorme. On ne peut pas faire à trois personnes, c’est impossible.
ICON-ICON :
Alors justement les licences, parce que c’est un sujet sur lequel j’ai envie de dire, vous avez fait beaucoup de travail de votre côté pour mieux recontrôler tout ça. Je crois qu’à l’époque, vous étiez jusqu’à 350 licences.
Rodrigo Basilicati Cardin :
Alors, ici il y en a eu beaucoup, mais c’était plutôt en question des produits. Ça veut dire que des licences pour des licenciés en plusieurs licences, c’est vrai qu’il y en avait même quelqu’un avec 10 licences. Donc imaginez qu’on arrivait justement à 350, même 400 ou 500 différents contrats.
ICON-ICON :
Mais il y avait des groupes définir quels produits ?
Rodrigo Basilicati Cardin :
Alors, c’était exactement les produits. Après, dans chaque licence, des fois il y a plusieurs produits. C’est pour ça qu’on parlait de presque un millier et plus même de produits.
Aujourd’hui, je pense qu’on a 130 licenciés, c’est déjà une grande affaire de les contrôler. À mon avis, ils resteront plus ou moins les mêmes, peut-être on arrivera à avoir une dizaine de plus, mais l’important, c’est de changer un peu le rapport avec eux, de le rendre plus… plus comme on dirait dynamique.
Parce qu’il faut avouer que les derniers quinze ans avant mon arrivée, Cardin n’avait pas l’énergie, la force de voyager partout, c’était impossible évidemment. Il ne déléguait pas surtout. Et donc c’était nécessaire après de récupérer tout ça et récupérer les rapports avec les licenciés pour visiter toutes les usines, recommencer à contrôler les tissus, les formes, les dessins.
C’est une chose qui a pris du temps et je pense que trois ans sont très bien passés dans ce sens, on va continuer et ce que j’espère, c’est qu’avant la fin de cette décennie, on a repris les rapports qu’on avait une fois avec les licences. Un vrai rapport correct.
ICON-ICON :
Alors, autre, j’ai envie de dire, pont de la stratégie Pierre Cardin, c’est aussi la création d’un lieu Pierre Cardin, c’est ça, à Venise, qui se précise ?
Rodrigo Basilicati Cardin :
C’est qu’il faut dire la vérité, cette idée de parler de Venise, mais arriver justement grâce au 3 ou 4 septembre prochains, qui est la date de laquelle je voudrais ouvrir ce musée. Il y a une raison pour cette date.
J’imaginais qu’est-ce qu’il représentait vraiment le début pour mon oncle. Cardin, il avait 28 ans quand il a ouvert sa propre maison.
ICON-ICON :
Il était passé par chez Dior avant ?
Rodrigo Basilicati Cardin :
Exact, il était chez Dior.
ICON-ICON :
J’ai même traduit, je crois qu’il avait été celui qui avait travaillé sur l’idée même du tailleur bar.

Rodrigo Basilicati Cardin :
Exactement, c’est lui qui l’a réalisé physiquement. Exactement ça. Il y avait toutes des anecdotes par rapport à ça que j’ai lues et Pierre me l’a confirmé. C’est vraiment cette idée de cette robe que juste après la taille, il prend des volumes. Il a dû mettre quelque chose dessus.
Quelqu’un se souvient et lui a confirmé effectivement qu’au dernier moment, il n’y avait pas de possibilité, il a envoyé quelques personnes chez une pharmacie à prendre de la… comment s’appelle le tissu pour bombir les blessures ? Des pansements, mais longs, des bandages, ça qui sont assez légers, ils sont blancs et étoilés, un peu structurés.
Et donc grâce à ça, il a réussi à créer des volumes légers et en même temps poussés, et il a tout mis tout autour pour dire, c’est une anecdote, ben là, c’est la réussite. Comment réaliser quelque chose qui est dessiné ?
Évidemment, c’est Dior qui a pensé à cette forme, mais la réalisation, c’est important soi-même, parce que ça fait intervenir le sens de l’architecture. Et je pense que le New Look de Dior, en quelque manière, a déclenché quelque chose dans la tête de Pierre qui voulait aller plus loin, et c’est pour ça qu’il s’est rendu autonome.
Et Dior l’a beaucoup apprécié, il voyait qu’il avait du talent, Pierre, et donc il l’a même aidé les premières années. Et quelle était la première aide qu’il a fait ? C’était le fameux bal de Beistegui, le fameux bal du siècle à Venise, que c’était le 3 septembre 51.

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