Ces yeux qui voyagent réunit trois artistes dont les œuvres interrogent la manière dont le regard circule, s’attarde, dérive et transforme ce qu’il traverse.
À travers les pratiques de Julie Delarme, Delphine Perlstein et Lanee Hood-Hazelgrove, l’exposition explore le regard comme un espace de déplacement. Regarder, ici, ne consiste jamais seulement à voir. C’est entrer dans une scène, suivre une image mentale, reconnaître un fragment de mémoire, se perdre dans un intérieur, retrouver un paysage ou recomposer une présence à partir des traces qu’elle laisse. C’est voyager sans quitter l’image.
L’exposition propose ainsi une traversée sensible entre figures, décors, matières et paysages mentaux. Les œuvres réunies ne cherchent pas à documenter le réel de manière directe. Elles en déplacent les contours. Elles partent de formes reconnaissables — un corps, un couple, une cigarette, un sofa, une chambre, un objet, un arbre, un fragment de paysage — pour ouvrir des espaces plus ambigus, où l’intime, la mémoire, l’imagination et la fiction viennent troubler la surface visible.
Dans cette exposition collective, le regard devient un mouvement. Il passe d’une œuvre à l’autre comme d’une pièce à l’autre, d’une scène à l’autre, d’un souvenir à l’autre. Il n’y a pas une seule manière d’habiter l’image, mais plusieurs intensités : l’émotion suspendue d’un corps hors champ, l’énergie sociale d’une scène peinte, la mémoire contenue dans les objets, la persistance d’un lieu ancien ou imaginé. Les trois artistes travaillent chacune depuis un langage propre, mais leurs œuvres se rejoignent dans cette attention portée à ce qui affleure derrière l’image.
Chez Julie Delarme, l’image naît d’un mouvement libre entre observation, émotion et imagination. L’artiste explique : « Je n’ai pas vraiment de règles si ce n’est celle de capter une émotion, de chercher un dialogue avec le spectateur, pour amorcer une histoire. » Ses peintures partent ainsi moins d’un récit fermé que d’une situation ouverte, d’un fragment visuel ou d’un état sensible que le regard du spectateur vient prolonger.
Dans la série des Lying Portrait, présentée dans l’exposition, Julie Delarme travaille précisément ce dialogue entre ce qui est montré et ce qui manque. Le paradoxe visuel tient à la suggestion d’une posture dont l’objet même est occulté : le corps est hors champ, mais sa présence demeure perceptible. Ce retrait ne vide pas l’image ; il l’active. En laissant une part essentielle hors de la toile, l’artiste met à contribution notre imaginaire et invite chacun à dialoguer avec ses propres projections, ses propres fantasmes, ses propres récits intérieurs.
La couleur occupe dans cette recherche une place essentielle. Elle ne vient pas seulement accompagner la composition, mais porter l’expression du regard, l’intensité d’une émotion, la température d’une scène. Chez Julie Delarme, la peinture devient ainsi un espace d’apparition partielle : une présence se devine, une histoire commence, mais rien n’est entièrement donné. L’œuvre garde volontairement une zone de silence, un hors-champ actif où le spectateur entre à son tour.
Julie Delarme rapproche cette expérience de celle du jeu d’acteur. Peindre, comme jouer, implique une immersion totale dans l’instant présent. L’artiste décrit cette sensation comme le fait de « rentrer dans une autre temporalité », faite de concentration, d’oubli de soi et de présence intense. Ses œuvres gardent la trace de cette traversée : elles ne fixent pas seulement une image, elles enregistrent un état de disponibilité, un moment où le corps, la mémoire et l’imagination travaillent ensemble.
Chez Delphine Perlstein, la scène devient plus habitée, plus sociale, plus électrique. Ses œuvres déploient un monde de personnages, de couples, d’ateliers, de cigarettes, de sofas, de moments ordinaires et de situations presque cinématographiques. La peinture y saisit la vie quotidienne dans ce qu’elle a de plus chargé : un geste, une posture, une proximité entre deux corps, une conversation possible, une atmosphère de fin de journée ou d’intérieur vivant.
Pour Delphine Perlstein, l’image commence souvent par une situation. « Je cherche le moment où quelque chose est déjà en train de se jouer, mais sans que l’on sache exactement quoi », pourrait-elle dire de ces scènes où les personnages semblent surpris dans un entre-deux. Une cigarette, un regard, une position du corps ou la distance entre deux figures suffisent à faire naître une tension. La peinture devient alors un espace de relations : ce qui compte n’est pas seulement ce qui est représenté, mais ce qui circule entre les êtres.
Ses compositions transforment le quotidien en théâtre pictural. Les scènes ne sont jamais simplement descriptives. Elles semblent traversées par une énergie narrative, une légère tension, parfois une forme d’humour ou de trouble. La couleur intensifie les rapports entre les personnages et les lieux. Elle donne aux scènes une vitalité immédiate, presque sonore. On croit reconnaître quelque chose — une soirée, un atelier, une pause, une intimité — mais cette reconnaissance glisse aussitôt vers autre chose : une fiction, une humeur, une mémoire collective de la vie sociale.
La couleur joue dans son travail un rôle actif, presque dramaturgique. « Je ne peins pas une scène pour la raconter, je la peins pour faire monter son atmosphère », pourrait-elle résumer. Les aplats, les contrastes et les déséquilibres chromatiques ne décorent pas l’image : ils donnent une température aux relations, une intensité aux corps, une vibration aux espaces. Dans ses œuvres, la couleur agit comme un accélérateur de récit.
Dans les œuvres de Delphine Perlstein, le regard voyage à travers les signes d’une scène humaine. Il s’arrête sur une cigarette, un visage, une attitude, un décor, puis recompose mentalement ce qui a pu se passer avant ou après l’image. La peinture devient alors un espace de récit ouvert. Elle ne donne pas une histoire complète ; elle en propose les indices. C’est au regardeur de circuler entre eux.
Avec Lanee Hood-Hazelgrove, l’exposition s’ouvre à une dimension plus matérielle et mémorielle. L’artiste décrit son travail comme une manière de faire « des portraits, mais sans les personnages » : ce sont les objets, les environnements, les intérieurs et les détails du quotidien qui deviennent les indices d’une présence humaine.
Dans ses compositions, les choses ne sont jamais neutres. Lanee Hood-Hazelgrove accorde une importance particulière à l’énergie des objets et à leur placement dans l’espace. Elle explique que « les objets ont une certaine énergie » et que leur position peut modifier l’équilibre d’un lieu, d’une image ou d’une sensation. Un meuble, une table, une couleur ou un fragment de décor peuvent révéler une harmonie ou créer un léger trouble. Ses œuvres observent ainsi ce que les espaces disent des êtres sans les représenter directement.
Son processus commence souvent par l’écriture. L’artiste note des souvenirs, des moments partagés, des détails apparemment banals qui deviennent ensuite des points d’ancrage pour le dessin, puis pour la couleur. Ces fragments fonctionnent comme ce qu’elle appelle des « petits points qui me donnent beaucoup d’informations alors que ça ne dit pas directement ». Cette méthode donne à ses œuvres une temporalité lente, presque méditative, où la mémoire se construit par fragments, matières et positions.
En réunissant ces trois artistes, Ces yeux qui voyagent propose une réflexion sur la puissance mobile du regard. Chaque œuvre devient un point de départ : vers une posture suggérée, une scène, une mémoire, un paysage, une fiction. L’exposition ne cherche pas à imposer un récit unique. Elle compose plutôt un ensemble de circulations possibles, où les images se répondent par échos, contrastes et déplacements.
Le titre, Ces yeux qui voyagent, dit cette expérience : celle d’un regard qui ne reste jamais immobile. Les yeux traversent les œuvres, mais les œuvres, elles aussi, traversent celui qui les regarde. Elles activent des souvenirs, déplacent des perceptions, ouvrent des espaces intérieurs. Elles rappellent que regarder une image, c’est toujours voyager un peu hors de soi, et revenir chargé d’autre chose.
À travers les présences suspendues de Julie Delarme, les scènes vibrantes de Delphine Perlstein et les paysages sensibles de Lanee Hood-Hazelgrove, l’exposition invite à penser l’image comme un lieu de passage. Un lieu où le visible n’est jamais fixe. Un lieu où l’intime, le réel et l’imaginaire circulent ensemble.
Ces yeux qui voyagent est une exposition sur ce que les images transportent : des corps suggérés, des lieux, des histoires, des sensations. Mais aussi sur ce qu’elles réveillent en nous lorsque nous acceptons de les suivre.
Ces yeux qui voyagent
Julie Delarme, Delphine Perlstein, Lanee Hood-Hazelgrove
Exposition collective
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6 mai – 20 mai 2026

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