Yveline Tropéa : Broder le Monde

Yveline Tropéa : Broder le Monde

Dans l’atelier de Yveline Tropéa, les perles ne scintillent pas seulement par coquetterie : elles deviennent langage, mémoire, récit. Entre Paris et Ouagadougou, l’artiste italo-française brode à la main des œuvres qui ressemblent à des icônes mutantes, traversées de mythes méditerranéens, de madones italiennes, de planches anatomiques françaises et d’échos burkinabè. Un vocabulaire plastique où l’art textile prend des allures de fresque contemporaine, à la fois sensuelle, spirituelle et politique.

Yveline Tropéa : Broder le Monde

Née de plusieurs cultures, Yveline Tropéa fait de ce métissage un terrain d’exploration inépuisable. Ses œuvres, présentées dans des galeries de Paris à Los Angeles, sont autant d’objets visuels que de talismans. Ici, la perle devient atome de mémoire. Là, le fil se tend comme une ligne de vie. Chaque point est une résistance à l’oubli.

Depuis 2010, Yveline Tropéa développe ce qu’elle appelle un « dessin libre » : une écriture instinctive qui précède toute intention narrative. Pas de plan, pas d’esquisse préliminaire. L’aiguille guide la main, et la main suit une intuition qui tient de la transe. Comme un surréalisme textile, ses compositions se densifient par couches, jusqu’à devenir des paysages mentaux où se mêlent visages, organes, végétaux, symboles.

Cette approche trouve ses racines dans une révélation fondatrice. « Je suis arrivée rue des Saint-Père, chez mon petit copain, et j’ouvre la porte, et il y avait du Dubuffet partout, et un Giacometti », se souvient-elle. Ce fut un choc. Elle saisit un crayon, du papier, et entreprend de reproduire un tableau : « Je me suis aperçue que je rentrais dans la respiration de l’artiste, que jamais mon crayon n’avait levé. » Cette sensation, proche de l’écriture automatique, irrigue encore aujourd’hui sa manière de dessiner et de broder.


Du Bénin aux perles

L’histoire des perles chez Yveline Tropéa n’est pas un hasard esthétique : c’est une trajectoire. « Comment je suis venue à la perle, c’est en allant au Bénin, en voyant les costumes des revenants », raconte-t-elle. Fascinée par la puissance visuelle de ces parures rituelles, elle commence alors à travailler les sequins et la broderie. Mais rapidement, une quête plus subtile s’impose : « Je trouvais que le sequin ne m’apportait pas une subtilité de couleurs pour faire des dégradés… Donc, j’ai enlevé les sequins et j’ai gardé la perle. »

Ce basculement technique devient une signature. « Ça fait très longtemps que je travaille la perle », confie-t-elle. Un matériau qui, sous ses mains, dépasse l’ornement pour devenir matière à penser, matière à mémoire.

La technique est ancienne — le perlage à la main évoque les ateliers de couture et les arts domestiques. Mais chez Tropéa, il devient puissance sculpturale. Les perles sont serties comme des pierres précieuses, recouvrant parfois la toile entière jusqu’à lui donner une densité presque minérale.

Ce travail d’orfèvre, qui peut prendre des mois, n’est pas une démonstration de patience mais un rituel. Chaque perle, posée une à une, construit une armure symbolique. Les références africaines, notamment yoruba, viennent colorer cette discipline d’un sens sacré : le geste répété devient incantation, le motif, un signe de protection.

Vivant entre Paris et Ouagadougou, Yveline Tropéa ne juxtapose pas ses influences : elle les fusionne. Les madones baroques et les compositions d’autels africains se répondent naturellement, reliées par une même théâtralité du sacré. Les affiches publicitaires burkinabè croisent les diagrammes médicaux français. Le tissu wax dialogue avec le lin brut.

Ce jeu d’hybridation ne relève pas de l’appropriation mais de l’habitat. Tropéa ne “prend” pas des motifs : elle les vit, les traverse, les reformule à travers son langage.

De la Shoshana Wayne Gallery à Los Angeles (Between Two Worlds, 2024) à la Galerie Anne de Villepoix à Paris (L’Indiscible, Flower Power), en passant par Art Paris et des expositions collectives à Bâle avec le curateur Pierre-Jean Sugier, Yveline Tropéa tisse un réseau d’apparitions aussi sélectif qu’influent. Elle a également publié en 2022 un livre consacré à son travail.

Sur le marché, ses pièces apparaissent ponctuellement, souvent dans des ventes sélectives. En 2012, African Queen était adjugée chez Christie’s Paris. Leur rareté hors galerie renforce leur aura : posséder une Tropéa, c’est acquérir un fragment de récit, un objet qui a le poids du temps et la fragilité du fil.

Dans une époque saturée d’images jetables, l’acte de broder à la main, perle après perle, est presque subversif. Tropéa oppose au flux digital la résistance du geste lent, à la reproduction mécanique la singularité de l’irrégulier. Elle revendique une forme d’artisanat non pas comme nostalgie, mais comme position.

Ses œuvres portent cette tension : elles sont précieuses mais jamais figées, belles mais traversées de dissonances visuelles, séduisantes mais critiques. Elles ne flattent pas seulement l’œil, elles l’interrogent — sur ce que l’on choisit de montrer, de cacher, de transmettre.

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