Le Pardessus Basque et le Noir Balenciaga de l’Automne/Hiver 2018

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Lorsque l’on parle de la mode Balenciaga, c’est souvent de rigueur, de noir ecclésiastique, de rouge flamboyant et de coupes architecturales dont il est question. Cristóbal Balenciaga a en effet très vite imposé à Paris son style et son allure. Le couturier espagnol aimait à occulter le corps sous des lignes et des volumes théâtraux, opulents mais jamais lourds pour la silhouette. Et c’est dans cette perspective que Balenciaga a imaginé, a inventé des coupes et des volumes amples, des lignes Tonneau et des arrondis ; des cols immenses, des manches larges et des plissés ; des robes basculées dans le dos et des froncés ; bref, des sculptures de tissus. Souvent, le maître gonflait le tout, agrandissait les courbes… Cela a notamment initié la façon dont se tiennent les mannequins coutures. Et la semaine passée à Paris, aussi étonnant que cela puisse paraître, Demna Gvasalia a fait défiler une collection hautement référencée.

            Une collection Automne/Hiver 2018/19 où l’actuel directeur artistique sculpte à son tour des pièces grâce aux nouvelles technologies. Il faut dire qu’à son époque, Cristóbal Balenciaga fait créer pour lui le Gazar – une matière lui permettant ses folles architectures. Cette fois, Demna Gvasalia se sert de la numérisation et de l’impression 3D pour confectionner un pardessus basque des plus iconiques. Carrure étroite, taille marquée, hanches arrondies et basques allongées – ce pardessus reprend tout de l’équation initiale du fondateur.

            « J’ai passé deux ans en train d’explorer quel serait l’héritage de Cristóbal aujourd’hui, et comment je pourrais, en tant que créateur, incarner cela » confiait l’intéressé. Et il est vrai que c’est chose faite – ce pardessus basque teinté du mythique noir Balenciaga a beaucoup de cela. Un tailoring réalisé à partir de scanners 3D des corps de mannequins ; la pièce n’a en réalité que deux coutures. Ainsi faite à partir d’une seule et même pièce de tissu, la pièce-icône de l’Automne/Hiver 2018/19 dessine des formes voluptueuses dans une pertinence inégalée !

Le Manteau Pied-de-Poule Balenciaga printemps-été 2018

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Il est difficile de lier le travail du Géorgien Demna Gvasalia à celui du grand Balenciaga lorsque l’on regarde le défilé de la saison Printemps/Eté 2018. C’est que l’actuel directeur artistique de la maison assure avoir voulu s’éloigner de l’oeuvre du fondateur pour mieux la percer à jour – et c’est ainsi que la semaine passée, c’est une collection très Gvasalia qui servait de support au nouveau logo Balenciaga. A Saint Denis, dans un hangar obscurci pour l’occasion, la collection Printemps/Eté 2018 de la griffe défilait donc dans une atmosphère plutôt dérangeante. « Cela représente l’époque où nous vivons. Pour moi, c’est sombre; c’est très mystique; c’est dangereux. Je voulais que la musique soit dangereuse, pour évoquer le sentiment de quelque chose sur le point de se produire. Parce que la mode est le reflet de l’époque que nous vivons » précise le directeur artistique.

Dans ce mix and match stylistique, le mythique manteau pied-de-poule, icône du style Balenciaga des années 50, se réinvente donc dans des proportions alléchantes. Un esprit couture en rupture avec le reste de la collection qui tend plutôt à détourner l’idée, le style et l’attitude d’une bourgeoise toute Parisienne. Un esprit décalé qui trouve écho dans l’attitude développée par le Géorgien : confrontation des couleurs, des matières et des styles, la silhouette Balenciaga de Gvasalia confronte en fait différentes visions de la bourgeoisie. « Je voulais que ça parle des choses que j’aime, des choses auxquelles je donne de la valeur. C’est une juxtaposition parce que nous avons regardé beaucoup d’images illustrant comment la bourgeoise s’habille dans différents endroits. »

Si sa bourgeoise semble soudain s’éprendre du streetwear, du laid et de mix and match incertains, il n’en reste pas moins que ce manteau incarne l’aura éternelle de Cristobal Balenciaga. Et tandis que plusieurs rétrospectives lui sont consacrées, à Paris notamment, cette pièce du Printemps/Eté 2018 démontre que les valeurs sûres de la mode demeurent fidèles au chic d’un tweed ou d’un imprimé pied-de-poule.

La Dentelle, Calais et Balenciaga

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C’est à la Renaissance, en Italie et dans les Flandres, qu’est née la dentelle ; rapidement, le tissu se propage dans toute l’Europe, entre le XVIe et XVIIe siècle. Deux siècles plus tard, sous l’impulsion de la mécanisation des ateliers, le motif se démocratise et, après la Seconde Guerre mondiale, devient l’apanage des grands couturiers – tout particulièrement celui de Cristóbal Balenciaga. Couturier européen, anglais par sa formation de tailleur, français grâce à sa parfaite connaissance de la haute couture parisienne, Balenciaga devient un couturier ouvert à toutes les modes du monde. Et à toutes les influences : ses créations évoquent le souvenir des robes des Espagnoles peintes par Goya ou Zuolaga, ou encore celles des saintes de Zurbarán. Des portraits de Goya, Balenciaga reprend le léger flottement de la dentelle en bordure des tenues. De Zurbarán, Cristóbal décalque les jupes sculptées des représentations de saintes. Pour traduire cet effet, il fait spécialement imaginer par le fabricant suisse Abraham le gazar ; un textile qu’il apprécie au moins autant que la dentelle. La dentelle qu’il employa aussi bien en ornementation qu’en textile. Jouant des motifs, des couleurs, mais aussi de leurs utilisations, Balenciaga aura exploré toutes les manières d’employer la dentelle. Mieux, l’artiste en a magnifié les caractéristiques, dans le seul but de répondre au nouveau besoin de l’époque : paraître jeune et moderne. Taillée pour des robes à taille basculée, il lègue la dentelle dès 1957 à sa clientèle qui, dès lors, se glissera dans des robes sac ou baby doll… Oui, l’originalité du couturier tient aussi à la façon dont il sculpte la silhouette dans la transparence et la légèreté. En réalité, Balenciaga aimait à exacerber la féminité que confère la tenue de la dentelle.

Aujourd’hui, et jusqu’au 31 août, c’est à Calais que l’œuvre de Balenciaga se dévoile sous un jour encore jamais abordé : « Balenciaga, magicien de la dentelle ». Et justement, c’est notamment à Calais que se fournissait le couturier pour l’ensemble de sa production, tant celle de Paris que celles de Saint- Sébastien, Madrid et Barcelone. L’exposition devient ainsi une manifestation à caractère pédagogique, où les pièces parisiennes s’affichent aux côtés de nombreuses tenues jamais exposées en France, car confectionnées dans ses trois maisons espagnoles de Saint-Sébastien, Madrid et Barcelone. Trois pièces rares faites en Espagne donc (avant l’arrivée du couturier à Paris en 1936) inaugurent l’exposition. La plus ancienne, la robe courte du soir datée de 1927, déborde d’émotion tant elle illustre l’influence de deux couturiers français sur le jeune Espagnol : la technique du tulle plissé évoque le travail de Madeleine Vionnet ; le volume, lui, rappelle les robes de style de Jeanne Lanvin. Avec près de 75 tenues, des accessoires (chapeaux, gants, souliers) en passant par des photographies et des croquis d’atelier, l’exposition permet pour la première fois un vaste panorama de la création du couturier espagnol. Car oui, la dentelle, étoffe si fragile, a été utilisée par le couturier pour bon nombre d’accessoires qui, indispensables, accompagnent les tenues de cocktail. En réunissant ainsi vêtements de haute couture et détails sur les arcanes de la fabrication, l’exposition propose trois niveaux de lecture : le premier, en relation avec l’histoire sociale, le second avec la mode, le dernier avec les techniques de création. Enfin, construite au cœur d’une authentique usine de dentelle datant du XIXe siècle, la Cité de la dentelle et de la mode présente avec une poésie toute moderne l’un des couturiers les plus mystérieux du siècle dernier.

La Robe Quatre Cônes Balenciaga

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Alors que dans les années 60 s’amorce une phase révolutionnaire dans la création vestimentaire avec des silhouettes plus plates et plus géométriques, l’image de la femme apprêtée des années 50 disparaît au profit de l’invention d’un nouveau corps et d’un nouvel esprit. La nouvelle génération fait fi de la bienséance et s’oppose aux interdits bourgeois dans une époque aux changements socio-culturels importants, amenant notamment par la pilule légalisée en 1967, l’émancipation de la femme. L’audace est de mise et le couturier espagnol gagne ses lettres de noblesse dans cette frénésie empreinte de liberté.

1967, c’est aussi l’année d’une des plus belles créations du maître : la robe quatre cônes en gazar noir qui donne à voir toute l’étendue de la géométrie Balenciaga. Poursuivant ses recherches vers des formes plus épurées et abstraites, le couturier sculpte l’espace autour du corps, donnant à celui-ci une nouvelle dimensionnalité tout en redessinant l’univers de l’apparence. La robe semble simple et à la fois faite d’une architecture complexe. Quatre cônes encadrent les épaules de la femme, retenus par des bretelles en ruban de satin rebrodé de perles et strass. Issue de la « ligne sac », ainsi renommée par les journalistes, l’article « En suivant la mode » du magazine L’Officiel de Mars 1954 évoque cette allure surprenante où le corps se libère de l’extrême contrainte des corsets tout en gardant toujours le corps comme support premier permettant à la robe son maintien : « La femme 1958 a des formes menues certes, mais elle en a, car la robe « sac », sans l’appui discret de la poitrine et des hanches, serait fade ». Déjà cette mode innovante intrigue et interroge par les volumes employés en opposition à l’accumulation de matières et d’ornements.

La rigueur de cette robe se trouve ainsi dans sa radicalité, inscrivant le créateur dans l’architecture pour ses plans et dans la sculpture pour sa forme d’après Olivier Saillard, commissaire d’une exposition consacrée à cet homme en 2012 au Palais Galliera. Ainsi pourrait-on parler d’un artiste à travers son œuvre de gazar noir car tout comme les avant-gardiste, il part de ce qui a été, s’inspirant des costumes folkloriques dans les premiers temps pour parvenir à l’épure du trait avec cette robe, tout comme a pu procéder un peintre figuratif parvenant au fil de se recherches à l’abstraction. Le parallèle d’Olivier Saillard avec le célèbre peintre espagnol Picasso semble ainsi trouver l’écho d’une mode exigeante miroir d’un Guernica ne niant pas le passé tout en recomposant une nouvelle réalité.

Le Dix de Balenciaga

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À l’opposé des sacs à main chez Balenciaga, Alexander Wang propose un néoclassique un peu éloigné des codes de la griffe. Aux côtés des cuirs mous et des clous du Motorcycle, le Dix se veut d’une forme plus structurée et rigide ; un brin minimaliste pour l’allure. Néanmoins, la première ligne du chouchou new-yorkais, tout en incarnant la continuité de Nicolas Ghesquière, accueille là un sac qui traduit l’héritage de Cristobal Balenciaga, en accord avec le reste. Aussi, le Dix a-t-il une anse en arc complet qui fait là écho au vocabulaire traditionnel du 10 Avenue Georges V ; vert forêt, gris perle ou noir, sac et pochette, le Dix se pare d’une empreinte chic épurée. Toutefois, ce n’est pas directement au corps du sac qu’est liée l’anse. Le faiseur qu’est Alexander Wang pose sa patte dans ces deux attaches en métal doré placé de chaque côté. Immédiatement, le sac prend une allure wangienne, cette ligne architecturale qui le conceptualise presque sourdement.

Mais, pourquoi “le Dix“? Ce nom évoque déjà le parfum de la marque, tout en étant rattaché au Mortorcycle. En baptisant ainsi son oeuvre, Alexander Wang fait entrer son premier sac pour Balenciaga dans une collection où les pièces ne sont liées qu’à travers ce Dix ; ce 10 qui, en français, fait référence à l’adresse originelle de la boutique à Paris. Dans cette première collection, l’enfant du multiculturalisme qu’est Alexander a, paraît-il, trouvé un écho à ses créations personnelles, qu’il poursuit avec sa griffe indépendante éponyme. À ses yeux, la femme Balenciaga n’est pas fatalement une de ces élégantes parisiennes. L’initiateur de l’allure estampillée Model Off Duty, qui a grandi en Californie avec des parents d’origine taïwanaise, veut plutôt en faire un « état d’esprit global » ; une d’attitude, sorte de sensibilité jamais définie par le passé. Voilà pourquoi cette griffe, créée par un Espagnol à et pour Paris, promet de transcender ses créations d’une patte qui ne peut que constituer un souffle d’inventivité !

La Robe Baby-Doll de Balenciaga

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La robe baby-doll, caractérisée par sa silhouette en forme de trapèze sans taille marquée, doit son nom à la robe courte portée en 1956 par Carroll Baker dans le film homonyme du cinéaste Elia Kazan. Elle n’a donc pas été une invention du grand maître espagnol Cristóbal Balenciaga, mais c’est avec lui qu’elle voit ses contours définis et qu’elle connaît un succès sans précédent.

Cette pièce qui, par son apparence ample et décontractée, rappelle la mode enfantine, représente l’aboutissement d’une ligne, fruit des recherches infatigables du couturier centrées sur le contour de la ceinture pour créer une nouvelle silhouette. Elle est le résultat d’un long chemin d’expérimentation initié en 1947.

Chronologie : le parcours d’un chef-d’œuvre

En 1947, onze ans après son installation à Paris, Balenciaga présente les premiers manteaux de ligne tonneau, avec une courbure très accentuée dans le dos, qui évoquent l’interprétation que quelques peintres orientalistes avaient faite du kimono au XIXe siècle. En 1951, suivant le même principe, il introduit le tailleur semi-ajusté, caractérisé par son devant cintré et son volume vague dans le dos. Quatre ans après, c’est le tour de la tunique, une robe en deux pièces de lignes droites et épurées qui enveloppe le corps sans pour autant l’opprimer. En 1957, la robe « sac » fait son apparition. Elle est accueillie avec un enthousiasme inégal par les clientes du couturier, qui ne voyaient en quoi ces pièces « destructurées » pouvaient flatter les formes de leurs corps. C’est cette même année que s’amorce conceptuellement la robe baby-doll, présentée en tant que telle en 1958. Sa silhouette trapézoïdale dominera la décennie suivante, et Balenciaga lui-même déclinera la pièce de multiples façons jusqu’à la fin de sa carrière.

Structure et matériaux

La baby-doll exagère l’aspect fluide et vague de la robe « sac ». Toutefois, le modèle originel de Balenciaga constituait l’harmonie d’un paradoxe, celui de gommer la taille et, en même temps, de l’affirmer. Aussi, sous la robe trapézoïdale sans manches en dentelle transparente, la femme en portait-elle une deuxième, ajustée, qui mettait en valeur les contours de son corps. La transparence en dentelle de soie – réalisée par la prestigieuse firme Marescot – était terminée par un double volant, et garnie de rubans en tulle de nylon.

Par la suite, le modèle est décliné sous plusieurs formes et matières. Ainsi, nous trouvons des manteaux qui répondent structurellement à la ligne baby-doll ; un seul et large volant, au lieu de plusieurs, bordant la jupe, ou de manches montées, parfois elles-mêmes garnies de volants. Satin, crêpe de chine et taffetas sont aussi utilisés pour réaliser ces pièces, qui gardent toujours, comme trait commun, leur ampleur et leur longueur – juste au-dessus du genou.

Conclusion

Cette robe ample répondait à une conception clef dans l’art de Balenciaga, le corps abstrait, sans doute inspiré par sa profonde connaissance de la structure du kimono. En effet, sur les estampes japonaises ukiyo-e, le corps des femmes habillées en kimono semble manquer de toute proportion humaine, de structure, et le vêtement est une entité artistique qui existe par elle-même. La création du maître, culmination de ses ambitions structurelles, a su assortir cette sensibilité orientalisante à la mode naïve des années 60, tout en brandissant sa légendaire rigueur architecturale.

 

Bibliographie

ARIZZOLI Pierre, ARZALLUZ Miriam, CERRILLO RUBIO Lourdes, JOUVE Marie-Andrée, Balenciaga : Cristóbal Balenciaga museoa, Paris, Éditions du Regard, 2011

ARZALLUZ Miriam, Cristóbal Balenciaga: la forja del maestro (1895-1936), Donostia-San Sebastián, Nerea, 2012

MILLER Lesley, Cristóbal Balenciaga, London, Batsford, 1993