La Robe Architecturée Rouge Cardinal de Balenciaga de l’Automne/Hiver 2018

balenciaga_cardinal_automne_hiver_2018_icon_icon_sebastien_girard.jpg

C’est au cœur du studio 27 de la Plaine Saint-Denis que la maison Balenciaga a introduit sa collection Automne/Hiver 2018/19. Une collection très référencée où l’on lit la volonté de l’actuel directeur artistique Demna Gvasalia d’explorer ou plutôt, de confronter les lignes, volumes et pièces iconiques de la maison à son réalisme très underground. Dans une collection qui semble être une démonstration prodigieuse de maîtrise et d’intelligence commerciale, le designer géorgien signe là une flopée de silhouettes aussi désirables que praticables – des silhouettes qui, à l’instar de la N°53, puisent dans les archives nombre de leurs qualificatifs.

            Il y a là beaucoup de l’essence même du style de Cristóbal Balenciaga.  Dès sa première collection présentée à Paris en 1937, le « couturier des couturiers » impose son style « Infante ». Il est alors convaincu de l’élégance incontestable du blanc et du noir, mais voit dans le rouge la puissance et l’évocation indispensable à la flamboyance de sa couture. Cristóbal Balenciaga a fait du rouge sa couleur emblématique – une teinte directement inspirée de ses origines hispaniques. Du flamenco à la toile de Goya datant de 1800 qui dépeint le Cardinal Luis María de Borbón y Vallabriga. Mieux, il aime à superposer les volumes et les lignes pour offrir une silhouette fatale, excessive et toujours altière.

            Et c’est bien tout cela qui signe la robe architecturée rouge Cardinal de Balenciaga pour l’Automne/Hiver 2018/19. « Après deux ans à Balenciaga, j’ai voulu prendre tous les codes de la maison et les filtrer de façon à faire une esthétique et une éthique » précisait Demna Gvasalia. Les tissus traditionnels de la couture – tweeds, laine, velours – rencontrent ici les lignes d’une jeunesse underground en même temps que les volumes et les envolées Infante du fondateur… La robe architecturée rouge Cardinal est ainsi une pièce-icône bien de son temps.

Le Néo-Manteau du Soir de Balenciaga de l’Automne/Hiver 2018

balenciaga_automne_hiver_2018_2019_icon_icon_sebastien_girard.jpg

« Un bon couturier doit être architecte pour les plans, sculpteur pour la forme, peintre pour la couleur, musicien pour l’harmonie et philosophe pour la mesure. » Les mots de Cristobal Balenciaga ont aujourd’hui une résonance toute particulière. Il faut dire que Demna Gvasalia aime confronter l’héritage très couture du fondateur à une esthétique sportswear quasi-underground. Cette saison, nombre de références évidentes au travail de “l’évêque de la modernité” prenaient ainsi une forme toute nouvelle.  Pour l’Automne/Hiver 2018/19, l’actuel directeur artistique s’est attaqué à l’une des pièces maîtresses du couturier : le manteau Cardinal, rouge flamme !

            Le rouge vif et les lignes de cette pièce mythique, Balenciaga en puisa l’inspiration dans une toile de Goya. Elle y dépeint le Cardinal Luis Maria de Borbón y Vallabriga en 1800. Dans les années 60, entre les mains du « couturiers des couturiers », ce rouge hypnotisant vient habiller un manteau du soir, féminin et étonnant – les lignes sont sculpturales, le volume généreux et l’allure mystérieuse… Pour l’Automne/Hiver 2018/19, le néo-manteau du soir de Demna Gvasalia pour la maison parisienne distille le même étonnement. Car ici aussi, la femme Balenciaga est digne, fatale et sainte – tout n’est qu’une question de tombé et de posture.

            En retravaillant cette pièce, essence même du style Balenciaga, Gvasalia a su néanmoins développer une approche très contemporaine, voire avant-gardiste. Fort d’une technique de couture parvenant à mettre au point des pièces ostensiblement inspirées, le designer géorgien mue ici le manteau Cardinal en une superposition de manteaux – superpositions d’époques, de références et de styles… « Tous ces manteaux ne forment qu’une seule pièce. Et pour moi c’était intéressant de voir jusqu’où on peut aller au niveau du volume. Quelque chose de très très beau, de très serré jusqu’au volume maximum, à la Cristobal » précise Demna Gvasalia. Assurément, le néo-manteau du soir Automne/Hiver 2018/19 est la pièce-icône de notre époque.

Les Manches Kimono, L’Obsession Emblématique De Balenciaga

balenciagaspring20068rrodw0g62rl.jpg

Cristóbal Balenciaga a aimé plus que tout travailler la dentelle, le noir, le rouge et le blanc comme autant de références à l’art et la culture de son pays d’origine, l’Espagne. Bercé par les toiles de Goya et Zuloaga, fasciné par les atours des religieux castillans, Balenciaga s’est aussi tourné vers l’Asie pour habiller les femmes iconiques de son temps. Justement, Miren Arzallus dans son ouvrage de référence Cristóbal Balenciaga : La forge du Maître écrit : « Balenciaga avait connaissance de la progression du Japonisme durant son séjour à Saint Sebastien et de l’impact qu’il eut sur les premières décennies du XXe siècle. Cette influence aura une influence spectaculaire sur ses propres créations. » Mais le styliste est avant tout un couturier autodidacte, ambidextre et attaché à la composition du vêtement, et à la précision de la coupe. Ses compétences de tailleur bientôt se lient à sa capacité à démonter et remonter une manche jusqu’en saisir les moindres nuances. C’est ainsi que Cristóbal Balenciaga est devenu ce couturier à même d’appréhender la liberté dans la construction d’une pièce. Ainsi, son expérimentation des manches s’est-elle indubitablement ancrée autour des manches les plus ancestrales de l’humanité, celles du Kimono.

« Balenciaga a commencé ses recherches sur le volume et les proportions avec la “manche Kimono“ qu’il a utilisé pour la première fois en 1939. L’influence du Japon fut dès lors à la fois subtile et constante » précise-t-on dans le livre Balenciaga Vu Par Vogue. A l’Asie, Cristóbal Balenciaga emprunte aussi l’originalité de ses lignes – très vite, les manches Kimono accompagnent des silhouettes à l’apparence si simple qu’on les croit déliées de la gravité terrestre. Comme une sorte de mise en bouche du minimalisme, la couture de Balenciaga aime à dégager le cou et les poignets pour mettre en valeur les bijoux et le mouvement des mains. On raconte alors qu’il a hérité ce goût pour les vêtements Japonais aux côtés de Madeleine Vionnet ; elle qui s’intéressait beaucoup aux Kimono. Entre les années 1950 et 60, Cristóbal Balenciaga a ainsi posé les bases de certains de ses designs les plus innovants. En 1962, il a déjà introduit les plis dans le tissu et réinventé la silhouette féminine – exit la taille étroite, le couturier des couturiers étend le centre du vêtement au niveau des épaules. L’inspiration direct est le Manteau Kabuki…

Pour lui, la manche doit adhérer au corps – elle doit être son prolongement naturel, et retomber dans un silence quasi-monacal. Ses manches Kimono, Balenciaga les comprend autour d’une telle flexibilité qu’elles doivent permettre un mouvement libre qui ne modifie nullement le reste de la silhouette. Et Nicolas Ghesquière a justement su reprendre avec brio les préceptes du fondateur de la maison qu’il reprend en 1997. Chaque année, il tient d’ailleurs à rééditer l’un des codes phares de la griffe. Les manches Kimono reviennent ainsi sur le podium en 2006, lors de sa non-moins célèbre collection du Printemps/Eté. Travaillées dans un combo avec la dentelle, autre signature Balenciaga, voilà que les manches Kimono atteignent une propension de désirabilité folle quand le designer Français exécute une maîtrise absolue de son sujet. Les manches épousent la dentelle qui, dans un tourbillon de matière, souligne pour suivre la moindre courbe du corps… En 2007, c’est dans le jeu de transparence, là encore cher au fondateur, que Ghesquière fait défiler Irina Lazareanu dans ce qui ressemble à un boléro à la légèreté céleste, et aux manches à la sensualité folle…

 

La Robe Quatre Cônes Balenciaga

53fbd81404a91cff1b2fed29898d57f0.jpg

Alors que dans les années 60 s’amorce une phase révolutionnaire dans la création vestimentaire avec des silhouettes plus plates et plus géométriques, l’image de la femme apprêtée des années 50 disparaît au profit de l’invention d’un nouveau corps et d’un nouvel esprit. La nouvelle génération fait fi de la bienséance et s’oppose aux interdits bourgeois dans une époque aux changements socio-culturels importants, amenant notamment par la pilule légalisée en 1967, l’émancipation de la femme. L’audace est de mise et le couturier espagnol gagne ses lettres de noblesse dans cette frénésie empreinte de liberté.

1967, c’est aussi l’année d’une des plus belles créations du maître : la robe quatre cônes en gazar noir qui donne à voir toute l’étendue de la géométrie Balenciaga. Poursuivant ses recherches vers des formes plus épurées et abstraites, le couturier sculpte l’espace autour du corps, donnant à celui-ci une nouvelle dimensionnalité tout en redessinant l’univers de l’apparence. La robe semble simple et à la fois faite d’une architecture complexe. Quatre cônes encadrent les épaules de la femme, retenus par des bretelles en ruban de satin rebrodé de perles et strass. Issue de la « ligne sac », ainsi renommée par les journalistes, l’article « En suivant la mode » du magazine L’Officiel de Mars 1954 évoque cette allure surprenante où le corps se libère de l’extrême contrainte des corsets tout en gardant toujours le corps comme support premier permettant à la robe son maintien : « La femme 1958 a des formes menues certes, mais elle en a, car la robe « sac », sans l’appui discret de la poitrine et des hanches, serait fade ». Déjà cette mode innovante intrigue et interroge par les volumes employés en opposition à l’accumulation de matières et d’ornements.

La rigueur de cette robe se trouve ainsi dans sa radicalité, inscrivant le créateur dans l’architecture pour ses plans et dans la sculpture pour sa forme d’après Olivier Saillard, commissaire d’une exposition consacrée à cet homme en 2012 au Palais Galliera. Ainsi pourrait-on parler d’un artiste à travers son œuvre de gazar noir car tout comme les avant-gardiste, il part de ce qui a été, s’inspirant des costumes folkloriques dans les premiers temps pour parvenir à l’épure du trait avec cette robe, tout comme a pu procéder un peintre figuratif parvenant au fil de se recherches à l’abstraction. Le parallèle d’Olivier Saillard avec le célèbre peintre espagnol Picasso semble ainsi trouver l’écho d’une mode exigeante miroir d’un Guernica ne niant pas le passé tout en recomposant une nouvelle réalité.