La Religion, Balenciaga Et Ses Créations Emblématiques

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De son vivant, Cristóbal Balenciaga fut plus d’une fois compris comme un couturier ayant fait du vêtement sa religion – s’il a en effet passé sa jeunesse à décortiquer la composition et la construction des pièces de Vionnet, Chanel ou Schiaparelli, Balenciaga fut aussi et surtout largement inspiré par la culture de son pays d’origine. Dans cette Espagne du début du XXe siècle, il n’est pas difficile de l’imaginer adolescent admiratif devant les sculptures du Christ sur la croix, entourés de saints et d’anges ; là où les cardinaux sont dépeints dans ces immenses toiles de son ami et contemporain Zuloaga. Catholique dévoué, il allait souvent à l’Eglise alors, les couleurs, le drapé et le tombé de ces vêtements religieux n’ont pu qu’avoir un impact spectaculaire sur la conscience du jeune Cristóbal Balenciaga. Son héritage et l’art religieux de son pays ont ainsi mené le couturier à emprunter les lignes, la silhouette, les matières et l’allure des personnages et des vêtements représentés sur les œuvres des grands maîtres de l’âge d’or Espagnol. Francisco de Zurbaran, Francisco Goya et Diego Velazquez peuvent être référencés dans son utilisation de la dentelle et des broderies. « Un bon couturier doit être architecte pour les plans, sculpteur pour la forme, peintre pour la couleur, musicien pour l’harmonie et philosophe pour la mesure » il aurait pu ajouter un historien fasciné pour son inspiration dans sa définition.

Au cours des décennies 1950 et 1960, les plus abouties de son art, ses robes du soir sont un écho aux robes des Espagnoles peintes par ces peintres. Mais on peut largement y voir le miroir des pièces des Saintes de Zurbaran. Les femmes Balenciaga sont alors dignes, fatales et saintes – tout n’est qu’une question de tombé et de posture. Il aimait d’ailleurs à répéter qu’il proposait des signes moins « institutionnels de féminité ». Tout est dit, ou presque. Le fervent catholique est aussi un ardent collectionneur de costumes Ibériques du XIXe siècle et d’habits religieux ; mais c’est pour sa vision rigoureuse du vêtement qu’on le surnomma “l’évêque de la modernité”. Le lyrisme et le caractère baroque de la mode Espagnole ont aussi insufflé nombres d’autres inspirations à Balenciaga. Les couleurs et les formes des vêtements traditionnels se retrouvent dans ses créations. La dentelle noire par exemple raconte l’histoire du costume et de la mode des cours Européennes… Les vestes andalouses ornées de madroños, ou ses mythiques vestes boléros recouvertes de paillettes et de passementerie inspirées de l’art des matadors… Tout l’art de Balenciaga se déploie ainsi entre passé traditionnel, religieux et actualisation des pièces les plus extraordinaires de l’histoire du costume occidental.

Enfin vient la couleur. De subtiles combinaisons chromatiques dans des gammes de blanc, de noir, de bleu mer de Biscaye, ou de rouge vif comme sur cette pièce mythique inspirée de la soutane portée par le Cardinal dans le portrait de Zuloaga datant de 1912… Un rouge hypnotisant pour un manteau hyper-féminin, aux lignes sculpturales et à l’allure mystérieuse… Balenciaga était l’un des grands couturiers car il a su voir la mode comme faisant partie d’un tout. Son intérêt pour les fronces, les plis et le bouffant est aussi à lié à la religion : on retrouve des Saints dépeints dans le même genre d’atours à l’intérieur des églises, et notamment de la main de Francisco de Zurbaran sur la toile Sainte Casilda de Tolède datant de 1635. Autre signature Balenciaga, le mariage étonnant entre la tendresse du rose et la puissance du violet. On retrouve ici les couleurs même de l’église ! Et c’est peut-être là que se niche le secret de cette allure éternelle.

 

 

La Robe Quatre Cônes Balenciaga

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Alors que dans les années 60 s’amorce une phase révolutionnaire dans la création vestimentaire avec des silhouettes plus plates et plus géométriques, l’image de la femme apprêtée des années 50 disparaît au profit de l’invention d’un nouveau corps et d’un nouvel esprit. La nouvelle génération fait fi de la bienséance et s’oppose aux interdits bourgeois dans une époque aux changements socio-culturels importants, amenant notamment par la pilule légalisée en 1967, l’émancipation de la femme. L’audace est de mise et le couturier espagnol gagne ses lettres de noblesse dans cette frénésie empreinte de liberté.

1967, c’est aussi l’année d’une des plus belles créations du maître : la robe quatre cônes en gazar noir qui donne à voir toute l’étendue de la géométrie Balenciaga. Poursuivant ses recherches vers des formes plus épurées et abstraites, le couturier sculpte l’espace autour du corps, donnant à celui-ci une nouvelle dimensionnalité tout en redessinant l’univers de l’apparence. La robe semble simple et à la fois faite d’une architecture complexe. Quatre cônes encadrent les épaules de la femme, retenus par des bretelles en ruban de satin rebrodé de perles et strass. Issue de la « ligne sac », ainsi renommée par les journalistes, l’article « En suivant la mode » du magazine L’Officiel de Mars 1954 évoque cette allure surprenante où le corps se libère de l’extrême contrainte des corsets tout en gardant toujours le corps comme support premier permettant à la robe son maintien : « La femme 1958 a des formes menues certes, mais elle en a, car la robe « sac », sans l’appui discret de la poitrine et des hanches, serait fade ». Déjà cette mode innovante intrigue et interroge par les volumes employés en opposition à l’accumulation de matières et d’ornements.

La rigueur de cette robe se trouve ainsi dans sa radicalité, inscrivant le créateur dans l’architecture pour ses plans et dans la sculpture pour sa forme d’après Olivier Saillard, commissaire d’une exposition consacrée à cet homme en 2012 au Palais Galliera. Ainsi pourrait-on parler d’un artiste à travers son œuvre de gazar noir car tout comme les avant-gardiste, il part de ce qui a été, s’inspirant des costumes folkloriques dans les premiers temps pour parvenir à l’épure du trait avec cette robe, tout comme a pu procéder un peintre figuratif parvenant au fil de se recherches à l’abstraction. Le parallèle d’Olivier Saillard avec le célèbre peintre espagnol Picasso semble ainsi trouver l’écho d’une mode exigeante miroir d’un Guernica ne niant pas le passé tout en recomposant une nouvelle réalité.