Icônes De L’Art Et Icônes Du Luxe: Quand Les Premières Remodèlent Les Secondes

Nombre des pièces iconiques tenant de notre patrimoine universel s’appuient sur l’art et les artistes pour renouveler leur quotient de désirabilité. Une affaire très inspirée!

Si la filiation entre mode et art ne fait plus aucun doute, la capacité de l’un à repositionner l’autre reste à explorer. En effet, nombre d’artistes ou plus largement de pratiques artistiques ont pu compter sur la mode pour les introniser au plus haut niveau. Plus les univers semblent antinomiques, à première vue, plus la révolution est totale. Preuve s’il en faut, l’oeuvre du plus adroit des designers en la matière. 2001, Marc Jacobs parvient en effet à conjuguer au patrimoine de l’une des maisons les plus respectées, une pratique jusqu’alors dénigrée.

En 2001 donc, il invite l’artiste et designer Stephen Sprouse à dérider la mythique toile de Louis Vuitton. A coup de graffitis colorés et apposés de façon quasi-exagérée sur le monogramme, le duo fait entrer dans le même temps le luxe dans un autre univers; tout en plaçant le street art au panthéon des pratiques les plus cool de ce début de siècle.

S’en suit une ribambelle de collaborations artistiques qui toutes réinventent l’habillage des icônes de la maison Vuitton. En 2004 c’est à Takashi Murakami qu’il confie le même travail. Mais cette fois, l’univers pop et bigarré de Murakami vient jouer du monogramme jusqu’à provoquer un trompe l’oeil des plus psychés. En 2012, c’est au tour du damier de côtoyer l’oeuvre de Daniel Buren. L’apothéose est atteint en 2017 lorsque Jeff Koons et Louis Vuitton révèlent une série de sac décalquant pêle-mêle le Titien, Da Vinci, Gauguin, Van Gogh et autres sur les iconiques sac Speedy, et Neverfall.

En 2008 déjà  la maison Fendi en appelait aux artistes les plus en vue de l’art contemporain pour réinventer l’iconique sac Baguette. Le premier it-bag de l’histoire, crée en 1997, prouve en passant à travers la créativité d’André, Sylvie Fleury, Jeff Koons, Tom Sachs ou encore Damien Hirst, sa capacité à épouser l’époque. C’est ainsi que le logo même de la maison Romaine — le double F, pour ‘Fun Fur’ — passe, en 2018, entre les mains de l’artiste digital Reilly. Quoi de plus logique à une époque où l’art se consomme sur Instagram, quand il ne vient à l’oeil du public au détour de memes décapants..

Du côté du 30 Avenue Montaigne, l’arrivée de Kim Jones et Maria Grazi Chuiri a un peu plus encore resserré les liens déjà très grands entre Dior et l’art. Il y eut d’abord Kim Jones qui rappelle à nous l’emblème, ou plutôt le grigri de Monsieur Dior. L’abeille chère à Christian est de retour dès la première collection du Britannique. Mais, en 2018, celle-ci se joue des traits de la figure de Kaws, artiste clé de l’époque. Présente ici sur le Saddle, là sur les nouveaux sacs imaginés à partir de cannages iconiques des salons de la maison Dior… L’abeille, comme les icônes Dior, s’acoquine de la légèreté du temps

Car voici encore un intérêt à ce que les icônes de mode et celles de l’art se rencontrent — les secondes aident les premières à rester désirables au delà des contraintes commerciales. Pour s’en convaincre, l’exemple du Lady Dior est tout bonnement parfait. Un sac resté dans l’ombre des ateliers jusqu’à ce que Bernadette Chirac vienne faire l’acquisition du prototype pour l’offrir à la Princesse Lady Di en visite à Paris… Voici comment une icône fut intronisée et ainsi produite pour le public. Aussi lorsque le projet Art Lady Dior voit le jour, il fait fi des obligations marchandes pour laisser libre court à l’imagination de John Giorno, Jack Pierson et Lee Bul. En 2016, Maria Gazia Chuiri en lance la version féminine et féministe — le résultat? Une série de sacs Lady Dior aussi divine et révolutionnaire que les oeuvres d’Olga De Amaral, Polly Apfelbaum, Burçak Bingöl ou encore Pae White…

Dans le même esprit, Hermès poursuit sa recherche d’imprimés fantasques et originaux, inspirée de l’élan créatif de Robert Dumas. L’esprit derrière le premier carré Hermès. Sous le nom ‘Hermès Editeur’ le projet fait appel de façon sporadique à des artistes, afin d’imaginer de nouveaux imprimés pour le mythique carré. Là encore, loin des contraintes qui astreignent habituellement à la mode… C’est ainsi que Daniel Buren, imagina 365 carrés pour Hermès — un pour chaque jour de l’année. De quoi raviver le quotient désidérabilité d’une icône née en 1937!

Quand Luxe Et Art Contemporain Font Les Icônes De La Mode

Nombre des pièces les plus iconiques de notre histoire sont nées de cette filiation aussi sublime que décriée. Ou quand art et mode se rencontrent, bien souvent pour le meilleur.

Printemps/Eté 2014, la collection Chanel orchestrée par Karl Lagerfeld s’inscrit dans une dialectique entretenue depuis longtemps — cette fois, le podium s’est mue en une galerie d’art. Ça et là, les gimmicks de l’art contemporain se mêlent à ceux du luxe de la rue Cambon. Le propos est limpide: la mode est un art, certes, mais la rencontre entre mode et art tient encore plus de l’expression sacrée! Il n’y a qu’à voir du côté des pièces iconiques, désirables au possible non par le simple ajout d’un logo, mais bien en ce qu’elles ont révolutionnées, un jour, l’interaction entre l’art passé et le corps présent.

Et il suffit de regarder du côté de Cristobal Balenciaga pour s’en convaincre. Le couturier a habilement pioché dans l’oeuvre des grands peintres Espagnols, la grammaire, les lignes et les silhouettes qui l’ont rendu célèbre dans le monde entier. Il donna vie au drapé légendaire de Goya, quand Ignacio Zuloaga lui inspira ses robes cocktail tout en volants. Mais c’est entre les mains d’Yves Saint Laurent que la dialectique art et mode devient véritablement révolutionnaire.

Il ne s’agit plus pour le couturier de décalquer les brocards, broderies et autres dentelles des maîtres de l’académisme… Non. Yves Saint Laurent préfère, lui, magnifier le corps autour d’un mouvement inédit. « Mon but n’est pas de me mesurer avec les maîtres de la peinture, j’aimerais juste tirer profit de leur génie. » Sa collection Printemps/Eté de 1981 est ainsi dédiée aux impressionnistes. Celle de l’hiver de la même année à Matisse. Celle de 1988 s’intitule ‘Collection cubiste, hommage à Braque’. Il joue comme au casino, et gagne à tous les coups — l’oeuvre d’Yves Saint Laurent est la première à entrer dans un musée, sous le patronage de Diana Vreeland. C’était en 1983, au Costume Institute du Metropolitan Museum of Art de New-York. Le point culminant du plus artiste des couturiers? En 1969, il habille de mousseline les deux moulages réalisés par Claude Lalanne.

Mais c’est la mythique robe Mondrian, en 1965, qui a ouvert la voie au vêtement-tableau. La mode, plus que jamais, transcende l’art et lui donne vie. Karl Lagerfeld, en 2005, marche sur ses traces lorsqu’il fait défiler pour la collection Haute Couture de Chanel une robe réifiant la forme et élégance de l’oeuvre de Yahoi Kusama. Et tout comme Yves Saint Laurent a donné une nouvelle cote à Piet Mondrian, Karl Lagerfeld a largement contribué à ainsi faire émerger l’oeuvre allumée de Yahoi Kusama

Avant eux, déjà, Elsa Schiaparelli collaborait avec ses amis surréalistes à l’élaboration d’un art portable. La mode, en somme. Le chapeau-chaussure ou la robe homard réalisés en 1937 en collaboration avec Dali cherchaient à faire sortir la fantaisie du cadre des tableaux surréalistes. Est-ce un hasard si, en 2018, Maria Grazia Chiuri s’appuie sur l’oeuvre de Nikki de Saint Phalle pour raviver la silhouette de la parisienne? Pas vraiment.. Première femme à assurer la direction artistique de la maison Dior, elle transcende alors sa position à travers l’oeuvre d’une artiste féministe — surtout à rebours des normes imposées!

Car voilà aussi ce que cherche Raf Simons lorsqu’il imprègne Calvin Klein des oeuvres de Warhol: une critique de la société Américaine, à l’orée du plus pop des artistes critiques. Car Crashes, Knives, Electric Chair, d’un certain Andy Warhol viennent s’imprimer sur des pièces au basic racé. Son oeuvre déborde d’un tel cynisme acidulé que Gianni Versace lui-même y trouve son compte en 1991. Jamais le luxe et l’art contemporain ne s’était mêlés si habilement que dans ces combinaisons aux imprimés inspirés des peintures colorées d’Andy Warhol! Sauf, peut être, en 2019, lorsque Nicolas Ghesquière fit entrer avec génie l’architecture art deco dans le répertoire Louis Vuitton… Une série de pièces follement luxe et si désirables, inspirée du Chrysler building de New York. Une véritable interaction entre l’art et la mode. L’art total, en somme.

La Fiac, L’Incontournable de l’Art Contemporain

Entre oeuvres iconiques et galeries prestigieuses, la Fiac, pinnacle de l’art contemporain, inaugure sa 46e édition.

Comment un rendez-vous initié sans grand tapage en 1974 est devenu un incontournable du circuit l’art contemporain international? Inaugurée pour sa première édition dans l’ancienne gare de la Bastille, la Fiac se tient chaque mois d’octobre à Paris, depuis 1974. Voilà pour l’histoire. Mais ce qui a rendu ce rendez-vous si iconique tient bel et bien à autre chose. Il y a d’abord la volonté de Paris de se placer au coeur du circuit de l’art contemporain. Piqués au vif face à l’ampleur prise par le phénomène Art Basel, les galeristes Parisiens comptent bien rendre à Paris sa gloire d’antan.

La première édition rassemble 110 exposants; parmi eux, l’artiste Ben qui, trouve les mots justes pour définir le concept même d’art contemporain. « Quoi que vous fassiez ici, c’est périmé d’avance. C’est-à-dire la forme, la couleur le machin est accepté d’avance, donc périmé d’avance. » Oui car à la Fiac, on parle de nouveautés, mais on cherche surtout l’artiste qui renversera tout les codes et concepts dès lors institutionnalisés.

Vient ensuite l’installation dans sous la Nef du Grand-Palais. Dès 1977, la FIAC devient ainsi la plus grande Foire Internationale d’Art Contemporain, car la plus prestigieuse. Dans son écrin tout fait de fer et de sophistication, elle rassemble alors le plus pointu de la création artistique — des maîtres modernes du début du XXe siècle aux tendances les plus émergentes… La Fiac s’ouvre dès les années 1980 à la photographie. Lui consacrant par là-même toute une section.

Toujours en quête d’innovation, la Fiac rassemble en 2010 près de 195 galeries, venues de 24 pays. Parmi lesquels des pays jusque là peu mis en avant — l’Irlande, le Mexique et la Corée. Des performances et des conférences viennent compléter le tableau. Mais c’est bien en 2011 que la Fiac trouve un point d’ancrage aussi inédit qu’engagé; elle franchit une nouvelle étape en se démocratisant hors les murs. Le Jardin des Tuileries accueille ainsi les oeuvres iconiques de Calder; tandis que sur la Place Vendôme, une polémique éclate en 2014 avec le Tree de Paul McCarthy. L’oeuvre est sabotée dès son installation. Cette année, c’est l’artiste Yayoi Kusama qui prend possession de la célèbrissime place, avec une oeuvre bien un brin moins obsessionnelle. Pour le public en tous cas.

Mais plus violente encore fut la censure de The Mad Dog d’Oleg Kulik, en 2008. Une série de photo datant de 2004 témoignant de la performance de l’artiste Russe devant la Guelman Gallery de Moscou… Nu et tenu en laisse, il aboyait et sautait alors sur les passants. La police Française se rend au Grand-Palais, et décroche les photos. Le prétexte? Elles défendraient la zoophilie. Oleg Kulik, lui, voulait plutôt dénoncer le rapport hypocrite de l’homme face à l’animal. En lui, et face à lui!

Mais voilà, l’art contemporain n’est pas là pour plaire à tout le monde. Et cette année encore, la Fiac compte bien exposer aux yeux du monde entier des oeuvres aussi iconiques que révolutionnaires. Car la force de l’art contemporain tient bien de cela: repousser les limites de ce qui peut ou non faire art, dans une recherche de dépassement du simple entendement. Parmi les 199 exposants parmi les plus pointus, on retrouvera du 17 au 20 Octobre… La galerie Gagosian avec notamment Willem De Kooning et Georg Baselitz. La galerie Lelong & Co, avec des oeuvres d’Antoni Tapiès, Jaume Plensa et David Hockney. La White Cube présentera des oeuvres de Gilbert & George et Ibrahim Mahama. David Zwirner, lui, exposera l’incontournable Franz West. Et il ne s’agit que des plus connus! Ce puisque plus d’un tiers des artistes représentés cette année sont des artistes émergents. Affaire à suivre…

Art Basel Miami, Ou L’Insolence Prodige

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Initiée à Bâle en 1970, Art Basel prend ses quartiers au coeur de Miami Beach en 2002. Seize ans plus tard, l’édition 2018 sur le point de s’ouvrir annonce une nouvelle flopée d’oeuvres aussi délirantes que savantes. C’est que les galleries du monde entier se sont ici données rendez-vous — 200 des galeristes les plus influents de l’art contemporain exposant ainsi près de 4000 artistes. Peinture, sculpture, installation, photographie, art digital… Parmi eux, des artistes sulfureux, des noms iconiques, et des oeuvres follement cotées. Arman, Miles Aldridge, Martin Creed ou encore Peter Doig…

 

Mais Art Basel 2018, c’est aussi cette année le pop-up club ‘Prada Mode’ et la Red Auction en faveur de la lutte contre le VIH. Fruit de la collaboration entre Bono, l’artiste Theaster Gates et l’architecte Sir David Adjaye, la troisième édition de la Red Auction présentera aux enchères des œuvres offertes par Ai Weiwei, Frank Gehry, Wangechi Mutu ou encore Jenny Saville… Puis c’est Prada qui inaugura les festivités avec son pop-up club articulé comme un événement festif et multiforme, culturel mais clairement désinvolte ! Affaire à suivre.

L’Urinoir de Duchamp, l’Oeuvre Qui A Redéfini l’Art

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Entre 1913 et 1915, Marcel Duchamp s’interroge sur le fondement même de l’art et décide d’en appeler à l’oeil et au sens critique du spectateur. Fervent défenseur de l’individualisme, Duchamp choisit de transformer un objet des plus usuel en œuvre d’art – Comment se fait-il ? En déplaçant l’urinoir pour le re-contextualiser dans l’enceinte d’une galerie d’art. Nous sommes à New York, en 1917 : Marcel Duchamp réalise l’oeuvre qui ouvre la voie au ready-made ; baptisée Fontaine, elle a donné lieu à une pléthore d’interprétations et d’écrits, parmi lesquels ceux de Bertrand Lavier, qui s’interroge sur la redéfinition de l’art. Duchamp ne cherchait justement pas d’autre interrogation… Tout commence lorsqu’il achète cet urinoir avec l’idée de l’envoyer au comité de sélection d’une exposition – les organisateurs s’engagent en effet à exposer n’importe quelle œuvre dès lors que son auteur participe aux frais. La logique budgétaire au delà des principes de l’art : Duchamp prend le principe au pied de la lettre et, faisant lui-même partie de ce comité, veut en éprouver la limite.

Il inverse le sens de l’urinoir, le titre Fontaine, le date et le signe Richard Mutt, du nom du propriétaire d’une grande fabrique d’équipement. Si l’objet devient immédiatement une œuvre de part ces détails qui ne le sont pas vraiment, le comité en vient tout de même à le refuser. L’histoire ne fait alors que commencer : le jour de l’inauguration, Duchamp demande à l’un de ses amis, un riche collectionneur, de réclamer la Fontaine de Richard Mutt. L’œuvre n’étant pas exposée, celui-ci pose un scandale, et prétend vouloir l’acquérir sans autre forme de procès… Suite à ça, Duchamp fait paraître une série d’articles sous le titre « The Richard Mutt case. » La légende est née, et l’un des écrits les plus subversifs de l’art vient à paraître : « Que Richard Mutt ait fabriqué cette fontaine avec ses propres mains, cela n’a aucune importance, il l’a choisie. Il a pris un article ordinaire de la vie, il l’a placé de manière à ce que sa signification d’usage disparaisse sous le nouveau titre et le nouveau point de vue, il a créé une nouvelle pensée pour cet objet. »

Et c’est bien là toute l’influence de l’urinoir de Duchamp : « Dans l’art, affirme-t-il, l’idée prévaut sur la création. Une conception qui, bien qu’elle prête à sourire, rejoint en réalité celle des grands artistes de la Renaissance ; ceux qui ont pu ouvrir et porter la peinture sur d’autres éléments que la religion. Léonard de Vinci ne définissait-il pas l’art comme « cosa mentale »… Mais chez Marcel Duchamp, l’objet n’a aucune des qualités intrinsèques que l’on suppose à une œuvre. Ni harmonie, ni élégance : l’oeuvre le devient car elle est contextualisée comme telle. D’ailleurs, l’urinoir original fut perdu – celui que l’on connait est une reproduction réalisée en 1964, pour la galerie Schwarz à Milan.

Le Cyclop de Jean Tinguely : une Oeuvre d’Amitié

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2,50 mètres de haut, 350 tonnes d’acier. L’immense Tête sans corps ainsi se dresse au cœur de la forêt de Milly, dans l’Essonne. Là, l’oeuvre étincelle de miroirs, tandis que de sa bouche l’eau s’échappe sur sa langue toboggan – au creux de son oreille, c’est un univers surprenant qui attend le spectateur. Un parcours labyrinthique tout fait pour découvrir des œuvres variées et complémentaires ; sculptures sonores et un petit théâtre automatique, c’est en lieu et place du cerveau que se dévoile aussi l’engrenage d’une machinerie formidable… Et si Le Cyclop de Jean Tinguely est une telle exception de l’art contemporain, c’est qu’il rassemble avant tout des amis artistes, réunit autour de la personnalité de Tinguely ; des amis d’une grande richesse provenant de quatre mouvements artistiques : Dada, Nouveau Réalisme, Art cinétique et Art brut.

Il fallut plus de vingt ans à l’équipe pour mettre au jour Le Cyclop. 1969, le chantier du Cyclop s’amorce dans la forêt de Milly. Jean Tinguely le sait : s’il veut mener à bien son projet, il doit en financer lui-même les travaux – c’est la seule condition pour lui de travailler en toute liberté. De liberté justement il est aussi question lorsque Tinguely décide qu’aucun architecte ne participera à la construction. Seuls, ses amis artistes et lui-même avec ténacité, force et détermination, bâtirent progressivement cette sculpture titanesque. Jean Tinguely et son amour Niki de Saint Phalle financèrent l’ensemble. Sans autorisation et avec leurs propres fonds donc, ils travaillèrent à partir de matériaux recyclés. En 1987, pour assurer sa protection et sa conservation, ils décidèrent de faire don du Cyclop à l’État français. Lorsqu’en 1991, Jean Tinguely s’éteint, c’est Niki de Saint Phalle qui se chargea, en respectant au mieux les idées de son compagnon, d’achever la sculpture en finançant les derniers travaux.

Mai 1994, Le Cyclop est inauguré par François Mitterrand, alors Président de la République. Cette œuvre incarne ainsi tout de l’utopie – une aventure collective, tissée de liens d’amitié, réalisée par ‘une équipe de sculpteurs fous’. « En travaillant dans la forêt, nous rêvons à une utopie et à une action sans limite (c’est illusoire je le sais) et notre attitude est celle de la Recherche de l’Acte Gratuit et Inutile. Et nous sommes très heureux comme ça, pourvu que personne ne nous empêche de travailler (comme des fous – ça va de soi) » soulignait alors Jean Tinguely. Le Cyclop ainsi fut parsemé de clins d’oeil, tendres et farfelus, imaginés par Tinguely et ses amis. « L’amitié, explique Yann Bouveret, qui s’occupe de l’entretien du Cyclop depuis la mort de Tinguely, c’était vraiment essentiel. Tout le monde a travaillé autour de Jean en oubliant les rivalités, les histoires d’argent. C’était un vrai chef d’orchestre. » Et l’espace le plus poétique de l’oeuvre se trouve au-dessus du cerveau: le petit théâtre, installé dans l’oeil, invite les spectateurs à s’asseoir dans des fauteuils aux formes étranges, rivés à des tiges métalliques qui montent et qui descendent. La pièce: une histoire d’amour fou entre un marteau et une dame-jeanne.

La Série Gazing Ball de Jeff Koons Reconsidère les Classiques

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La Gazing Ball imaginée par le plasticien Jeff Koons, c’est un peu une boule à remonter le temps. Une boule au design très léché qui, elle-même, révèle de l’arrivée du design dans le quotidien des familles des grandes banlieues Américaines, ce dans les années 60. D’ailleurs, c’est là-même que Jeff Koons la découvre pour la première fois – de son enfance passée dans la province de Pennsylvanie, l’artiste a en effet retenu toute l’esthétique du kitsch. La boule bleue est ainsi un emprunt à la décoration extérieure de l’état natal de l’artiste ; on trouvait alors ces objets dans les jardins privés. En 2012, Koons en fait alors un globe réfléchissant en verre soufflé d’un bleu si profond qu’il porte à la réflexion.

Ici délicatement posé sur des points stratégiques pour l’oeil, sur le corps de statues antiques reproduites à l’identique, ou au cœur de tableaux non moins iconiques, la Gazing Ball porte à penser tout l’héritage des hauts faits de l’humanité. La toute première exposition majeure Gazing Ball à la galerie David Zwirner à New York a d’ailleurs mis sans dessus dessous le milieu artistique. En collaborant notamment avec les ateliers de moulage du Louvre et du Staatliche Museen de Berlin, Koons s’est en effet entouré d’experts du moulage et du travail de la pierre capable de copier ces grands chefs d’œuvre. Et c’est justement cette boule de verre qui confère toute la dimension artistique à ces copies : sur l’épaule de l’Hercule, sur le Silène portant Dionysos enfant, ou encore sur le genou du Faune Barberini, les Gazing Balls reflètent leur environnement et, c’est l’œil du visiteur qui participe faire l’œuvre d’art !

Koons raconte : « Je m’intéresse depuis longtemps à “la part du spectateur”, un concept que l’on doit à l’historien de l’art autrichien Aloïs Riegl. Grossièrement, cela veut dire que quand un artiste peint un tableau ou produit une sculpture, son œuvre n’est pas terminée avant qu’un spectateur, un public, n’y réagisse. » A propos des pièces de l’exposition, il ajoute : « Quand on regarde les sculptures, on se voit à l’intérieur des globes réfléchissants. Cela arrive que les artistes intègrent des miroirs dans leurs œuvres, mais ils ne pensent pas l’ensemble pour que le public se retrouve reflété sur le bras ou la poitrine d’une statue. » Et c’est justement là que commencent à tomber les pré-conceptions du champ artistique, tant Jeff Koons fait activement participer le public dans sa fonction première : celle de désigner ce qu’est l’art en acceptant de le voir tel quel…

 

Ron Mueck : de la Conception à l’Oeuvre

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Du 16 avril au 29 septembre, les « citadins » tout droit sortis de l’imaginaire de Ron Mueck logent à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Réifiant l’humanité, sans la travestir, il innove en acceptant la caméra de Gautier Deblonde, lors de la conception des trois dernières oeuvres.

             Ron Mueck est l’un des rares artistes à laisser le public assisterà la conception monstrueusement minutieuse de sa création. Dans un premier temps, il en griffonne les croquis, au crayon ou au stylo, sur feuille A4. C’est ensuite en trois dimensions qu’il les prolonge, donnant une posture, singeant une situation, bref, coulant l’individu dans un personnage. De là naîtront de petites maquettes, de cire ou d’argile. La vision de l’artiste brouille alors les conceptions : l’anecdotique devient imposant ; l’imposant devient insignifiant dans ses dimensions. La précision du geste, jusqu’aux moindres pores et ridules, en même temps que la souplesse supposée de la chair, servent le moulage final :  le héros est né.

             Ron Mueck offre ainsi aux yeux de tous des scènes mystérieuses et contemplatives, dérobées et tranquilles. Pourtant, l’interprétation qu’il fait de l’ordinaire révèle toute la complexité du rapport aux autres, au corps, et à l’existence. Ces masques que l’on appose aux autres ou à soi-même, cette Comédie Humaine qui va jusqu’à entrer dans la sphère psychologique… Rien ne sert de décrire les sculptures, il vous faudra vous frotter à ces illusions, étrange confrontation avec nous-mêmes.

            Le public le découvre avec Dead Dad en 1997, une reproduction miniature du corps de son père décédé. Rien n’y manque, à part peut-être la parole. Un univers étrange qui fait tout le charme de ses œuvres. L’OVNI de l’art contemporain est loin du naturalisme académique, ou de l’hyperréalisme. Dans cette optique, c’est sans équivoque le sceau de l’atemporel pessimisme qu’il appose à l’humanité. Et, c’est cette contrainte particulière qui induit une situation de malaise chez le visiteur : des drames du quotidien qui n’ont rien de dramatique. Une exposition aussi troublante de réalisme où la frontière entre réel et irréel est mince.
 

Fondation Cartier pour l’Art Contemporain
261 Boulevard Raspail 
75014 Paris 
Télépohone : 01 42 18 56 50