Le Pardessus Basque et le Noir Balenciaga de l’Automne/Hiver 2018

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Lorsque l’on parle de la mode Balenciaga, c’est souvent de rigueur, de noir ecclésiastique, de rouge flamboyant et de coupes architecturales dont il est question. Cristóbal Balenciaga a en effet très vite imposé à Paris son style et son allure. Le couturier espagnol aimait à occulter le corps sous des lignes et des volumes théâtraux, opulents mais jamais lourds pour la silhouette. Et c’est dans cette perspective que Balenciaga a imaginé, a inventé des coupes et des volumes amples, des lignes Tonneau et des arrondis ; des cols immenses, des manches larges et des plissés ; des robes basculées dans le dos et des froncés ; bref, des sculptures de tissus. Souvent, le maître gonflait le tout, agrandissait les courbes… Cela a notamment initié la façon dont se tiennent les mannequins coutures. Et la semaine passée à Paris, aussi étonnant que cela puisse paraître, Demna Gvasalia a fait défiler une collection hautement référencée.

            Une collection Automne/Hiver 2018/19 où l’actuel directeur artistique sculpte à son tour des pièces grâce aux nouvelles technologies. Il faut dire qu’à son époque, Cristóbal Balenciaga fait créer pour lui le Gazar – une matière lui permettant ses folles architectures. Cette fois, Demna Gvasalia se sert de la numérisation et de l’impression 3D pour confectionner un pardessus basque des plus iconiques. Carrure étroite, taille marquée, hanches arrondies et basques allongées – ce pardessus reprend tout de l’équation initiale du fondateur.

            « J’ai passé deux ans en train d’explorer quel serait l’héritage de Cristóbal aujourd’hui, et comment je pourrais, en tant que créateur, incarner cela » confiait l’intéressé. Et il est vrai que c’est chose faite – ce pardessus basque teinté du mythique noir Balenciaga a beaucoup de cela. Un tailoring réalisé à partir de scanners 3D des corps de mannequins ; la pièce n’a en réalité que deux coutures. Ainsi faite à partir d’une seule et même pièce de tissu, la pièce-icône de l’Automne/Hiver 2018/19 dessine des formes voluptueuses dans une pertinence inégalée !

Le Néo-Manteau du Soir de Balenciaga de l’Automne/Hiver 2018

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« Un bon couturier doit être architecte pour les plans, sculpteur pour la forme, peintre pour la couleur, musicien pour l’harmonie et philosophe pour la mesure. » Les mots de Cristobal Balenciaga ont aujourd’hui une résonance toute particulière. Il faut dire que Demna Gvasalia aime confronter l’héritage très couture du fondateur à une esthétique sportswear quasi-underground. Cette saison, nombre de références évidentes au travail de “l’évêque de la modernité” prenaient ainsi une forme toute nouvelle.  Pour l’Automne/Hiver 2018/19, l’actuel directeur artistique s’est attaqué à l’une des pièces maîtresses du couturier : le manteau Cardinal, rouge flamme !

            Le rouge vif et les lignes de cette pièce mythique, Balenciaga en puisa l’inspiration dans une toile de Goya. Elle y dépeint le Cardinal Luis Maria de Borbón y Vallabriga en 1800. Dans les années 60, entre les mains du « couturiers des couturiers », ce rouge hypnotisant vient habiller un manteau du soir, féminin et étonnant – les lignes sont sculpturales, le volume généreux et l’allure mystérieuse… Pour l’Automne/Hiver 2018/19, le néo-manteau du soir de Demna Gvasalia pour la maison parisienne distille le même étonnement. Car ici aussi, la femme Balenciaga est digne, fatale et sainte – tout n’est qu’une question de tombé et de posture.

            En retravaillant cette pièce, essence même du style Balenciaga, Gvasalia a su néanmoins développer une approche très contemporaine, voire avant-gardiste. Fort d’une technique de couture parvenant à mettre au point des pièces ostensiblement inspirées, le designer géorgien mue ici le manteau Cardinal en une superposition de manteaux – superpositions d’époques, de références et de styles… « Tous ces manteaux ne forment qu’une seule pièce. Et pour moi c’était intéressant de voir jusqu’où on peut aller au niveau du volume. Quelque chose de très très beau, de très serré jusqu’au volume maximum, à la Cristobal » précise Demna Gvasalia. Assurément, le néo-manteau du soir Automne/Hiver 2018/19 est la pièce-icône de notre époque.

Le Rouge Balenciaga, La Flamboyance Emblématique

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Cristóbal Balenciaga a puisé plus d’une inspiration de sa couture dans le folklore, dans la tradition, l’art et la liturgie de l’Espagne, son pays d’origine. Dès sa première collection introduite à Paris en 1937, Balenciaga impose son style ‘Infante’. Le couturier est alors convaincu de l’élégance incontestable du blanc et du noir, mais voit dans le rouge la puissance et l’évocation indispensable à la flamboyance de sa couture. Ce rouge, Cristóbal Balenciaga le pioche d’abord dans le flamenco – une teinte dramatique, tragique mais ô combien sublime. Aussi et surtout, c’est dans le costume des religieux espagnols que Balenciaga emprunte les lignes, le volume et le caractère d’une de ses créations les plus iconiques… « Plusieurs des ensembles du soir qu’il présenta dans les années 60 sont des réminiscences de quelques uns des habits les plus solennels du corps ecclésiastique, à peu près identiques à ceux représentés par Zuloaga dans ses peintures castillanes » peut-on lire dans l’ouvrage de référence Cristóbal Balenciaga : La forge du Maître, écrit par Miren Arzallus.

L’ancrage des compositions Balenciaga dans la culture, dans l’art de l’Espagne semble évident. Au coeur des toiles d’Ignacio Zuloaga, l’un des peintres espagnols les plus important de la fin du XIXᵉ siècle, le couturier trouve l’inspiration et puise là des pièces passées qu’il s’attache à sublimer dans cette modernité. Les vestes Matador, les manteaux courts, les flounes et les châles Manila sont dès lors introduits dans la haute couture Parisienne. « Les courtes vestes boléro que Balenciaga créa pour sa collection Hiver 1946-47 sont de strictes interprétations des vêtements flamboyants représentés dans les portraits de toreros de Zuloaga » précise Miren Arzallus. Et si le boléro en velours rouge constitue aujourd’hui une pièce maîtresse des archives de la Fondation Balenciaga , une autre composition iconique est à référencer dans ce passé hiératique: une cape longue et spectaculaire coupée dans un rouge hypnotisant. « Inspiré du costume ecclésiastique, le manteaux rouge flamme est l’essence même du style Balenciaga. » Ces quelques lignes publiées dans Vogue précisent ainsi l’évidence : Cristóbal Balenciaga a adapté la tenue des cardinaux espagnols pour en faire des manteaux ultra-féminins ! Et la pièce est là encore une réminiscence de la soutane portée par le Cardinal dans le portrait de Zuloaga datant de 1912…

Il faut dire que le ‘couturier des couturiers’ aimait à collectionner les habits religieux et les costumes espagnols du XIXe siècle – peu étonnant alors de le savoir surnommé “l’évêque de la modernité”. Balenciaga a ainsi beaucoup travaillé pour des femmes de rang royal. C’est par exemple « La robe Infanta en velours rouge conçue avec un collier d’organdi blanc, peut-être encore plus fidèle à sa source historique, supposément portée par Madame Bemberg lors d’une fête costumée Louis XIV organisée par le Comte et la Comtesse de Beaumont dans leur hôtel particulier de la Rue Masseran » relate Miren Arzallus dans son ouvrage. Ainsi, bien qu’il semble à l’oeil néophyte en totale dissonance avec le travail et l’art de Balenciaga, l’actuel directeur artistique de la maison, Demna Gvasalia compose en réalité avec sa modernité pour encenser tout l’héritage du fondateur. La saison Automne/Hiver 2016 a ainsi mis en lumière une doudoune hyper architecturée pensée dans un rouge très Balenciaga – un basique à très haute valeur ajoutée qui constitue l’une des pièces les plus recherchées, et les plus iconiques de ce début de l’ère Gvasalia !

Le Blanc Balenciaga, l’Autre Teinte Phare du Maître

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Tout le secret de la couture de Cristobal Balenciaga réside en ce qu’il ne sketches jamais – c’est sur les corps que les robes prennent forme lors du moulage sur le modèle. De cette première étape, le couturier des couturiers est en mesure d’obtenir la toile, sorte d’ébauche retravaillée et ajustée jusqu’à obtenir la parfaite interprétation de son idée. Ces toiles, coupées dans de la percale, sont ensuite comme décortiquées : chaque partie est annotée de repères, traversée par des lignes dont la position, l’orientation et le croisement définissent la structure et la construction du vêtement. Viennent ensuite les piqûres qui, blanches sur noir, préfigurent ici les coutures à venir. Bien entendu, le maître adapte sa technique à chacune des étoffes choisit pour réaliser sa pièce – l’idée est de mener la matière jusqu’à livrer le meilleur d’elle-même. Christian Dior un jour a dit : « Avec les tissus, nous faisons ce que nous pouvons. Balenciaga, lui, fait ce qu’il veut. » Et en effet, le couturier sans faille n’avait rien à occulter. Il va même jusqu’à inventer de nouvelles lignes, tonneau ou blouson lorsque la taille prend son point d’appui sur des hanches enserrées sous une ceinture drapée. Ainsi Cristobal Balenciaga a-t-il mis au monde des pièces à la pureté telle qu’il n’avait nulle couture à occulter. Les robes du soir dédaignent les broderies et autres ornements pour se présenter dans un blanc si pur qu’il ne laisse aucune place à l’erreur.

Pratiquant la couture comme un architecte, Balenciaga a aussi souvent mis en contraste le noir et le blanc – pour laisser ses pièces loin de la distraction de la couleur. Si l’alliance de ces teintes est aujourd’hui un chic irréfutable, elle était vue à l’époque comme révolutionnaire. Le noir symbolisait alors un certain classicisme, pour ne pas dire le deuil, tandis que le blanc était souvent associé au futurisme. Ainsi toute la force de ce couturier fut celle de conquérir son indépendance par rapport à la mode. Il a composé des silhouettes très personnelles sans être obligé de suivre quelconques courants extérieurs – Cristobal Balenciaga avait une certaine idée de la beauté et de l’élégance, et personne ne pouvait y déranger. Pureté et rigueur des formes, c’est là que repose le secret de ses silhouettes. Noir sur blanc, rien ne bouge – l’équilibre est total. Les pièces du couturier établissent ainsi un dialogue tranchant : noir sur blanc, la gamme s’éveille au contact de lignes inédites et surprenantes. Une association intemporelle qui trouve son point d’orgue pour éclairer les robes du soir sévères et majestueuses de larges collerettes d’hermine, de visons ou de renard polaire. L’idée : le blanc accompagne avec encore plus de profondeur les noirs des manteaux et des tailleurs.

Ces blancs évoquent les fraises en dentelle des costume des monarques Espagnols, ou encore les cols immaculés des costumes bourgeois, tour à tour synonymes d’apparat ou de retenue. Souvent c’est le satin blanc qui habille les pièces Balenciaga ; souvent aussi, les inspirations monacales du maître faisait dire à Cristian Dior que « le vêtement était sa religion. » Tour à tour opaque ou transparent, mat ou brillant, le blanc doit finalement son évidence à la somptuosité des tissus choisis, et son esthétique triomphant à l’apparente simplicité des coupes. C’est une jupe qui se forme ainsi d’un rehaut de dentelles, d’une composition de broderie, ou d’un épais tombé de velours de soie ! D’ailleurs, pour son dernier défilé, son « prologue » pour la maison Balenciaga, Alexander Wang signait une collection toute en blanc – coupes géométriques, des noeuds comme un hommage au fondateur, le volume dans le dos, l’arrondi des épaules, le tout dans un blanc immaculé du début à la fin.

 

Les Manches Kimono, L’Obsession Emblématique De Balenciaga

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Cristóbal Balenciaga a aimé plus que tout travailler la dentelle, le noir, le rouge et le blanc comme autant de références à l’art et la culture de son pays d’origine, l’Espagne. Bercé par les toiles de Goya et Zuloaga, fasciné par les atours des religieux castillans, Balenciaga s’est aussi tourné vers l’Asie pour habiller les femmes iconiques de son temps. Justement, Miren Arzallus dans son ouvrage de référence Cristóbal Balenciaga : La forge du Maître écrit : « Balenciaga avait connaissance de la progression du Japonisme durant son séjour à Saint Sebastien et de l’impact qu’il eut sur les premières décennies du XXe siècle. Cette influence aura une influence spectaculaire sur ses propres créations. » Mais le styliste est avant tout un couturier autodidacte, ambidextre et attaché à la composition du vêtement, et à la précision de la coupe. Ses compétences de tailleur bientôt se lient à sa capacité à démonter et remonter une manche jusqu’en saisir les moindres nuances. C’est ainsi que Cristóbal Balenciaga est devenu ce couturier à même d’appréhender la liberté dans la construction d’une pièce. Ainsi, son expérimentation des manches s’est-elle indubitablement ancrée autour des manches les plus ancestrales de l’humanité, celles du Kimono.

« Balenciaga a commencé ses recherches sur le volume et les proportions avec la “manche Kimono“ qu’il a utilisé pour la première fois en 1939. L’influence du Japon fut dès lors à la fois subtile et constante » précise-t-on dans le livre Balenciaga Vu Par Vogue. A l’Asie, Cristóbal Balenciaga emprunte aussi l’originalité de ses lignes – très vite, les manches Kimono accompagnent des silhouettes à l’apparence si simple qu’on les croit déliées de la gravité terrestre. Comme une sorte de mise en bouche du minimalisme, la couture de Balenciaga aime à dégager le cou et les poignets pour mettre en valeur les bijoux et le mouvement des mains. On raconte alors qu’il a hérité ce goût pour les vêtements Japonais aux côtés de Madeleine Vionnet ; elle qui s’intéressait beaucoup aux Kimono. Entre les années 1950 et 60, Cristóbal Balenciaga a ainsi posé les bases de certains de ses designs les plus innovants. En 1962, il a déjà introduit les plis dans le tissu et réinventé la silhouette féminine – exit la taille étroite, le couturier des couturiers étend le centre du vêtement au niveau des épaules. L’inspiration direct est le Manteau Kabuki…

Pour lui, la manche doit adhérer au corps – elle doit être son prolongement naturel, et retomber dans un silence quasi-monacal. Ses manches Kimono, Balenciaga les comprend autour d’une telle flexibilité qu’elles doivent permettre un mouvement libre qui ne modifie nullement le reste de la silhouette. Et Nicolas Ghesquière a justement su reprendre avec brio les préceptes du fondateur de la maison qu’il reprend en 1997. Chaque année, il tient d’ailleurs à rééditer l’un des codes phares de la griffe. Les manches Kimono reviennent ainsi sur le podium en 2006, lors de sa non-moins célèbre collection du Printemps/Eté. Travaillées dans un combo avec la dentelle, autre signature Balenciaga, voilà que les manches Kimono atteignent une propension de désirabilité folle quand le designer Français exécute une maîtrise absolue de son sujet. Les manches épousent la dentelle qui, dans un tourbillon de matière, souligne pour suivre la moindre courbe du corps… En 2007, c’est dans le jeu de transparence, là encore cher au fondateur, que Ghesquière fait défiler Irina Lazareanu dans ce qui ressemble à un boléro à la légèreté céleste, et aux manches à la sensualité folle…

 

La Religion, Balenciaga Et Ses Créations Emblématiques

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De son vivant, Cristóbal Balenciaga fut plus d’une fois compris comme un couturier ayant fait du vêtement sa religion – s’il a en effet passé sa jeunesse à décortiquer la composition et la construction des pièces de Vionnet, Chanel ou Schiaparelli, Balenciaga fut aussi et surtout largement inspiré par la culture de son pays d’origine. Dans cette Espagne du début du XXe siècle, il n’est pas difficile de l’imaginer adolescent admiratif devant les sculptures du Christ sur la croix, entourés de saints et d’anges ; là où les cardinaux sont dépeints dans ces immenses toiles de son ami et contemporain Zuloaga. Catholique dévoué, il allait souvent à l’Eglise alors, les couleurs, le drapé et le tombé de ces vêtements religieux n’ont pu qu’avoir un impact spectaculaire sur la conscience du jeune Cristóbal Balenciaga. Son héritage et l’art religieux de son pays ont ainsi mené le couturier à emprunter les lignes, la silhouette, les matières et l’allure des personnages et des vêtements représentés sur les œuvres des grands maîtres de l’âge d’or Espagnol. Francisco de Zurbaran, Francisco Goya et Diego Velazquez peuvent être référencés dans son utilisation de la dentelle et des broderies. « Un bon couturier doit être architecte pour les plans, sculpteur pour la forme, peintre pour la couleur, musicien pour l’harmonie et philosophe pour la mesure » il aurait pu ajouter un historien fasciné pour son inspiration dans sa définition.

Au cours des décennies 1950 et 1960, les plus abouties de son art, ses robes du soir sont un écho aux robes des Espagnoles peintes par ces peintres. Mais on peut largement y voir le miroir des pièces des Saintes de Zurbaran. Les femmes Balenciaga sont alors dignes, fatales et saintes – tout n’est qu’une question de tombé et de posture. Il aimait d’ailleurs à répéter qu’il proposait des signes moins « institutionnels de féminité ». Tout est dit, ou presque. Le fervent catholique est aussi un ardent collectionneur de costumes Ibériques du XIXe siècle et d’habits religieux ; mais c’est pour sa vision rigoureuse du vêtement qu’on le surnomma “l’évêque de la modernité”. Le lyrisme et le caractère baroque de la mode Espagnole ont aussi insufflé nombres d’autres inspirations à Balenciaga. Les couleurs et les formes des vêtements traditionnels se retrouvent dans ses créations. La dentelle noire par exemple raconte l’histoire du costume et de la mode des cours Européennes… Les vestes andalouses ornées de madroños, ou ses mythiques vestes boléros recouvertes de paillettes et de passementerie inspirées de l’art des matadors… Tout l’art de Balenciaga se déploie ainsi entre passé traditionnel, religieux et actualisation des pièces les plus extraordinaires de l’histoire du costume occidental.

Enfin vient la couleur. De subtiles combinaisons chromatiques dans des gammes de blanc, de noir, de bleu mer de Biscaye, ou de rouge vif comme sur cette pièce mythique inspirée de la soutane portée par le Cardinal dans le portrait de Zuloaga datant de 1912… Un rouge hypnotisant pour un manteau hyper-féminin, aux lignes sculpturales et à l’allure mystérieuse… Balenciaga était l’un des grands couturiers car il a su voir la mode comme faisant partie d’un tout. Son intérêt pour les fronces, les plis et le bouffant est aussi à lié à la religion : on retrouve des Saints dépeints dans le même genre d’atours à l’intérieur des églises, et notamment de la main de Francisco de Zurbaran sur la toile Sainte Casilda de Tolède datant de 1635. Autre signature Balenciaga, le mariage étonnant entre la tendresse du rose et la puissance du violet. On retrouve ici les couleurs même de l’église ! Et c’est peut-être là que se niche le secret de cette allure éternelle.

 

 

Le Gazar, la Matière Iconique de Balenciaga

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Toute l’originalité de Cristóbal Balenciaga repose dans sa façon d’observer le corps, le vêtement, la coupe. Architecte dans l’âme, cet autodidacte a su développer une vison singulière de la couture – visionnaire, Balenciaga est allé à contre-courant de la mode de son époque. Et les couturiers de sa génération ont su lui reconnaître ce talent. Christian Dior parlait de lui comme de ‘notre maître à tous’, tandis que Coco Chanel déclarait à son sujet : « Le seul vrai couturier de son temps puisqu’il savait dessiner, couper, monter sur toile, assembler et coudre les vêtements qu’il signait. » Il faut dire que le talent de Cristóbal Balenciaga, combiné à ses inspirations hispaniques ayant mené le couturier vers l’emploi de couleurs tels le rouge, le blanc et le noir – tout ça lui a permis de réaliser plus d’une prouesse technique. Très vite, il imagine une nouvelle allure et fait alors basculer le volume du vêtement vers l’arrière : la poitrine est plaquée, le bassin projeté vers l’avant pour laisser apparaître les os saillants des hanches. C’est la naissance de la forme tonneau – le résultat : une démarche ultra sophistiquée. On raconte alors que dans la rue, tout femme arborant les créations du maître Espagnol avait des airs de gravure de mode.

Nous sommes à l’aube des années 60, et le couturier des couturiers veut aller plus loin dans l’exploration des formes et le commandement du tissu – ce qu’il veut, c’est être en mesure d’architecturer l’étoffe à sa guise ! Ni une ni deux il charge une entreprise de textile Suisse de mettre au point un tissu capable de répondre à ses exigences sculpturales. On peut ainsi lire dans le Vogue de l’époque : « Une grande partie de ce qu’il a réalisé dans les années 1960 a été possible grâce à une matière spécialement conçue pour lui en 1958 par son fabricant de textiles attitré, la maison Abraham de Zurich. Cette matière, le Gazar, et plus tard le super-Gazar, est une soie aussi raide que l’aluminium, qui se prête à la création de formes architecturales. » La matière iconique de Balenciaga est née. Le nec-plus-ultra des tissus couture lui permet ainsi de marquer les volumes, et ce afin d’obtenir des formes jusque là impossible à tenir – le secret : un tissu de soie tissé simple mais fabriqué avec des fils à double torsion tissés. Dans le même temps, le style Balenciaga s’épure – la robe quatre cônes en Gazar imaginée à l’hiver 1967 en est la parfaite illustration.

La même année, dans la même collection Automne/Hiver 1967, Cristóbal Balenciaga compose une robe de mariée pour Maria del Carmen Martinez-Bordiu, petite fille de Francisco Franco et future Duchesse de Cadix. Avec son ‘voile’ de Gazar ivoire coupé dans le biais, sa couture centrale unique courant tout le long du dos, la pièce est la quintessence de ce style. Cet héritage, Nicolas Ghesquière l’a ainsi retravaillé à deux reprises, lors de ses collections Printemps/Eté 2008 et 2012 – une vision postmoderne du voile géométrique. « Balenciaga [avait le] talent pour glisser un grain de folie dans les créations les plus élégantes et les plus sophistiquées. […] L’une des plus spectaculaires est constituée de trois bulles de Gazar – une soie très raide spécialement mise au point pour Balenciaga – vert superposées, qui composent la silhouette d’une sorte de femme-chenille » précise Susan Irvine dans son ouvrage de référence Cristóbal Balenciaga: Vu par Vogue. Et justement, une autre pièce reste dans les mémoires comme le meilleur exemple du genre : « Cette robe de cocktail de 1967 exploite toutes les qualités structurelles du Gazar. Quatre godets aux épaules créent un volume géométrique dont la femme émerge, telle un papillon de son cocon. […] Les bretelles, à peine visibles, sont également en diamants. En guise de coiffure, un bouquet de plumes apporte une touche de fantaisie à tant de rigueur géométrique. » Et, dès son arrivée à la tête des créations Balenciaga, Demna Gvasalia a axé ses recherches sur l’année 1958, là où Cristóbal Balenciaga a développé le Gazar en organza de soie qui depuis est devenu sa signature emblématique. Aujourd’hui, on le retrouve dans les pièces masculines ou féminines des collections 2017, comme mis en équation avec le Spandex, crée lui aussi en 1958. Une matière qui permet aujourd’hui encore d’explorer différentes visions du corps, du vêtement et de la coupe.

Les Femmes Emblématiques de Balenciaga

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Le travail de couture de Cristóbal Balenciaga dénote une exigence et une rigueur si rares que son allure ne tarde pas à faire école. Dès son arrivée à Paris, en 1937, le maître Espagnol introduit une collection ‘Infante’ largement inspirée de la flamboyance des pièces d’un siècle passé comme transmis par les toiles de Goya ou Zuloaga. Le succès est immédiat, et retentissant ! « Dès l’ouverture de sa maison parisienne, les premiers vêtements qu’il a présentés avaient, malgré leur simplicité, quelque chose de majestueux – en un mot, ce que l’on appelle de ‘l’allure’. C’est lui qui a redéfini la silhouette féminine des années 1950, et les vêtements qui nous semblent si caractéristiques de cette époque ne sont en réalité que des variations de ce que faisait Balenciaga » précise ainsi Susan Irvine dans son ouvrage référence Balenciaga Vu Par Vogue. Très vite, la fascination du public Parisien pour les peintres Espagnols se manifeste dans ces robes qui, dès lors, accompagnent les belles durant les nombreux bals et autres galas organisés un peu partout dans la capitale. « Un exemple, la robe Infanta conçue pour Madame Bember pour être portée à un bal costumé Louis XIV, organisé par le Conte et la Comtesse de Beaumont en Août 1939 » peut-on ainsi lire dans le livre Cristóbal Balenciaga : la Forge du Maître, publié en 2010. Et ce n’est que le début, tant le ‘couturier des couturiers’ rapidement enchaînent les pièces iconiques : la robe-ballon, la Baby Doll, le Boléro, la robe-sac sont autant de its qui trouvent preneur chez de nombre femmes de renoms, ou de rang royal.

Il faut dire que Cristóbal Balenciaga dessinait avec cette majestueuse femme en tête – une femme de 40 ans : « Contrairement à Dior, Balenciaga hésitait à engager comme mannequins des jeunes femmes attirantes : les femmes qui tenaient ce rôle chez lui avaient souvent la quarantaine, tout comme ses clientes. Les différents mannequins reflétaient la morphologie de ses clientes de l’époque. Elles étaient la preuve vivante que toutes les femmes pouvaient avoir de l’allure en portant ses vêtements » précise Susan Irvine. En 1962, le maître réalise ainsi la robe pour le mariage de Fabiola de Mora y Aragón et le Roi de Belgique ; deux ans plus tard, c’est la Duchesse de Windsor qui lui commande une toilette pour son portrait officiel… Hubert de Givenchy a d’ailleurs déclaré que son ultime vision de l’élégance fut celle de la duchesse de Windsor debout à l’une des fenêtres de l’Hôtel Lambert à Paris, portant une robe Balenciaga jaune. En 1963, la Comtesse Von Bismarck acquiert 88 tenues Balenciaga – dont le très iconique Boléro. Lorsqu’en 1968 la nouvelle de la fermeture de la maison Balenciaga éclate, Diana Vreeland relate : « Mona n’est pas sortie de sa chambre depuis trois jours. Je veux dire… c’était la fin d’une certaine partie de sa vie ! »

Plus tard, Grace Kelly devenue de Monaco ne jure que par ses créations – « Le premier essayage chez Balenciaga vaut le troisième ailleurs » assurait aussi la grande Marlène Dietrich. Ces pièces étaient d’une grande élégance, certes, mais d’une élégance sans effort – une allure d’où se dégage un je-ne-sais quoi de très affirmé ! Aujourd’hui, ou plutôt sous l’ère de Nicolas Ghesquière, la femme Balenciaga s’incarne à merveille dans les traits, l’attitude et le charme étrange d’une Charlotte Gainsbourg devenue égérie de la maison. Sur elle, les créations du Français prennent l’allure de celles d’un Cristóbal Balenciaga au sommet de son art. Avec l’arrivée du designer Géorgien Demna Gvasalia, la maison Balenciaga s’ouvre vers la femme d’affaire très charismatique. L’alliance de l’héritage et de l’attitude aboutissent à des pièces pointues et classiques qui, dans une équation quasi-inédite, donne matière à une attitude conquérante – que l’on ait 20 ou 70 ans !

La Dentelle, l’Étoffe phare de Balenciaga

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L’usage de la dentelle dans l’oeuvre majestueuse de Cristóbal Balenciaga fut mise à l’honneur lors d’une rétrospective tenue en 2015 à la Cité de la Dentelle et de la Mode de Calais . Il faut dire que le ‘magicien de la dentelle’ que fut Balenciaga n’a cessé d’expérimenter la préciosité, la délicatesse et le charme de ces passements dans une mode référencée et ô combien visionnaire. Et comme nombre d’histoires de mode, celle-ci commence par la rencontre de deux cultures. Cristóbal Balenciaga fonde sa maison en 1918, à San Sebastian, au nord de l’Espagne. Mais en 1935, la guerre civile le force à quitter la péninsule – à Paris, voici qu’il inaugure deux ans plus tard, au 10 de l’Avenue Georges V, le siège et la première boutique Parisienne de Balenciaga. A cette époque, les femmes sont encore obligées de l’étiquette et des codes vestimentaires : le matin, une blouse et une jupe, l’après-midi c’est dans une tunique avec dentelle qu’elles sont priées de se présenter ; robe du soir et robe cocktails… du couvre-chef aux gants en passant par le boléro ou le chapeau – il faut attendre l’après Seconde Guerre mondiale pour les voir se libérer.

Et justement, Balenciaga va mener ces femmes dans cette quête de modernité, dans ce désir d’apparaître jeune. Son étoffe de prédilection ? La dentelle et ses multiples utilisations. De ses racines Espagnoles, Cristóbal Balenciaga référence tout particulièrement les toiles d’un grand maître dans son approche et sa compréhension de la matière : « De toutes les caractéristiques de la dentelle, c’est la transparence que le couturier magnifie avec le plus de bonheur en s’inspirant […] des portraits de Goya » peut-on lire dans l’ouvrage Balenciaga Magicien de la Dentelle. Il n’y a qu’à remarquer la ressemblance et l’inspiration des créations toute dentellière signées Balenciaga et les portraits de la reine Maria Luisa réalisés par Goya plus d’un siècle auparavant. De la dentelle, le couturier a ainsi exploré toutes les façons de l’employer, jusqu’en magnifier les caractéristiques mêmes… Jouant sur les motifs et les couleurs, la dentelle chez Balenciaga vient ainsi piquer des blouses, des robes de cocktail, des tuniques, des accessoires – témoignant de l’originalité stylistique du “couturier des couturiers“, comme aimait à le qualifier Christian Dior.

Dès 1957, la maison Balenciaga propose des pièces en dentelle à sa clientèle internationale – robes sac, et l’iconique robe baby doll, la pièce symbole d’innocence liée au besoin d’être jeune. Et c’est en 1958 que Balenciaga compose un cadeau pour Claudia Heard De Osborne : une robe baby doll toute faite de dentelle vert soleil. « C’était la finesse, le savoir-faire, et l’ennoblissement de la dentelle » souligne Shazia Boucher, directrice adjointe à la conservation à la Cité de la dentelle. En 2006, pour la saison Printemps/Eté, c’est au tour de Nicolas Ghesquière, directeur artistique de l’époque, d’explorer le terrain de jeu favori du fondateur. Fervent talent de la mode ayant largement contribué au retour de la maison sur le devant de la scène, il signe alors une collection replaçant admirablement la dentelle au cœur de la mode Balenciaga. Piquées de plumes ou de rubans, les robes de Ghesquière pour Balenciaga renouent avec la transparence – en soie et inséré d’ornement en cascade. Prenant le noir pour couleur de prédilection de cette collection Printemps/Eté 2006, Nicolas Ghesquière exprimait ainsi toute la magie de Balenciaga, version XXIe siècle.