La Naissance de la Petite Robe Noire

Le 1er octobre 1926, le Vogue américain publie un dessin illustrant un modèle de Chanel, accompagné du commentaire : « the Chanel ‘Ford’ – the frock that all the world will wear »1, et la « petite robe noire » est lancée.2 Des robes noires, à l’ornementation sobre, Chanel n’est ni la première ni la seule à en faire dans les années 20. Dès 1923, la simplicité d’une robe noire de la maison Premet est louée par le Vogue français. Chanel, elle-même, réalise bien d’autres robes noires avant et après 1926. Mais c’est ce modèle repris par la presse américaine qui fait date et met le noir à la mode pendant tout le XXe siècle.

Bien sûr, cette nouveauté n’est pas acclamée par tout le monde. Les détracteurs décrient l’allure de « télégraphistes sous-alimentés, sans poitrine, et sans croupe ». Poiret, avec qui Chanel fut toujours en concurrence, décrit les créations de Chanel comme « une pauvreté de luxe ». Et Coco de rétorquer sèchement : « Mieux vaut choisir d’être dépouillée par soi-même que par autrui. »3 Toujours est-il que la robe plaît, pourquoi ? Sa grande simplicité d’un chic absolu et son aspect passe-partout séduit. Une telle petite robe noire est du plus pratique, elle peut être portée à tout moment de la journée, à toute occasion, et garantit une élégante constante. « Aucune femme n’est jamais trop – ou pas assez – habillée avec une petite robe noire », a dit Karl Lagerfeld.4

Elle est si passe-partout, si standard, que le commentaire de Vogue la désigne comme une « robe Ford ». C’est la robe reproductible par excellence, et qui de ce fait peut être rendue accessible au plus grand nombre, tout comme l’automobile selon Ford. Toutes les femmes ne portèrent pas du Chanel du jour au lendemain, loin de là. Son prix restait prohibitif pour la plupart des femmes, mais de nombreuses imitations virent le jour, d’autant plus que Chanel ne décourageait pas la copie. Au contraire, elle souhaitait que ses modèles soient repris dans la rue, que le plus de monde possible les porte, ce n’est qu’ainsi, à son avis, que son style ne pouvait véritablement prendre essor. Contrairement à d’autres couturiers, elle ne craignait pas que ces productions annexes détournent ses fidèles clientes, puisqu’elle était convaincue qu’un article issu de ses propres ateliers se distinguait d’entre tous par la qualité de ses finitions.5 Et c’est ainsi que la petite robe noire devint l’uniforme de l’élégante.

 

1 [la ‘Ford’ Chanel, la robe que tout le monde va porter]
2 Chanel, New York : Metropolitan Museum of Art, 2005.
3 BOTT Danièle, Chanel, Paris : Ramsay, Collection & Créations, 2005.
4 BAXTER-WRIGHT Emma, Le petit livre de Chanel, Paris : Eyrolles, 2012
5 DE LA HAYE Amy et TOBIN Shelley, Chanel, The Couturière at Work, London : The Victoria & Albert Museum, 1994

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