100 Ans, la Toile Iconique de Peter Doig

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Peter Doig est probablement l’antithèse des artistes contemporains. Loin de l’abstrait et ses milliards collectés, se différenciant d’un Jeff Koons ou encore d’un Damien Hirst, Peter Doig est ce peintre affectionnant tout particulièrement la peinture sur huile, la mémoire, l’imagination et la liberté… Souvent décrit comme un ‘traditionaliste radical’, l’homme peint à l’écart du monde, dans un studio où s’enchaîne les travaux en cours de réalisation… L’artiste est perfectionniste et, souvent, il avoue observer « une erreur, après une erreur, après une erreur » jusqu’à ce qu’un travail soit déclaré fini, une fois jugé sans le moindre défaut. Souvent, c’est l’environnement et l’histoire de la peintre qui l’inspirent – des paysages et des figures qui mêlent questionnements et diverses réalités.

La toile 100 Ans puise ainsi son thème dans l’observation de Covent Garden ; son inspiration elle est tirée des souvenirs d’enfance de Peter Doig. La dérive dans un espace infini, l’artiste en a fait son thème de prédilection. Ainsi, c’est bien souvent un canoë comme une barque de Charon naviguant sur le Styx, fleuve de la mémoire, qui incarne la traversée de ses souvenirs. Dans cette toile, l’artiste cherche à capturer la naissance de la modernité – inspirée par les Baigneuses à la Tortue de Matisse (1908) pour les strates bleues, il explore aussi et surtout la nostalgie des eaux troubles de la mémoire collective. Et, comme souvent c’est le cas, le peintre part de ce qu’il connait pour toucher à l’universel : la photographie d’un hôpital insulaire situé au large de Trinidad où l’artiste a passé son enfance, lui sert ici à à évoquer le symbolisme de L’Île des Morts, peinture du Suisse Arnold Böcklin.

Mais Peter Doig va plus loin en transposant sur sa toile sur une pochette de disque du groupe de rock des années 1970 The Allman Brothers Band dans une atmosphère proche de celle d’Edward Munch… Et ainsi il isola la figure du bassiste Berry Oakley dans un immense canoë ! Une humeur inquiétante et une toile qui semble entièrement aller à la dérive : Peter Doig semble conjurer la réalité physique par l’inclusion de références bien réelles mais fondues dans une scène élusive. Finalement, 100 Ans se veut une toile qui revisite l’histoire de la peinture, mais qui avant tout démontre l’impossibilité de s’ancrer dans une réalité, même si l’on détient la capacité de la dépeindre.

Tout comme l’oeuvre de Peter Doig ,Le Cyclop de Jean Tinguely au travers de multiples espaces permet de voyager  au cœur d’un cerveau humain, dans lequel se mélangent des souvenirs  (la reconstitution de la chambre de bonne où vécut Spoerri à son arrivée à Paris, en 1952) ou des bandes vidéo en hommage à mai 1968, des réflexions comiques (une pièce de théâtre mettant en scène la tragique rencontre d’un marteau et d’une bouteille emplie d’eau).

 

 

 

La Série Untitled Film Stills de Cindy Sherman

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Cindy Sherman a 25 ans lorsqu’elle édite sa série « Untitled Film Stills » – nous sommes en 1977, et ce travail ne jouit à sa sortie de la réputation qu’on lui connait aujourd’hui. Ces 70 images réalisées au cours des trois années introduisent dans des tons noir et blanc les différents clichés attendus ou plutôt exigés d’une femme au cinéma. Dès lors que l’absence de titre et de couleur ancrent ces images dans une sorte d’intemporalité, l’on comprend mieux toute la démarche de Cindy Sherman. La photographe a évidemment cherché la dépersonnalisation, accentuant l’intention de faire des ces clichés le témoignage d’une société plutôt que celui d’une époque. Dans un monde (quasi) indéfiniment phallocratique, l’oeuvre de Sherman s’érige comme un jeu de miroir déformant avec adresse le statut et le rôle attribués aux femmes sur la scène publique.

Ainsi, la série « Untitled Film Stills » place-t-elle en exergue les différentes figures de la femme au quotidien telles qu’introduites par l’un des arts prit pour être le plus progressiste, le cinéma : starlette pulpeuse, ménagère ravie car consentante, ingénue ou travailleuse, Cindy Sherman distille les stéréotypes à la hauteur des productions de série B. La prostituée, la femme en pleurs, la femme-enfant ou l’actrice, Sherman les incarnent tour à tour autour de scénarios et de fictions composés par elle seule. Et c’est en cela que l’oeuvre de Cindy Sherman gagne en éloquence : perruques, maquillage et son loft new-yorkais comme arrière-plan, le caméléon questionne l’identité en prouvant qu’une femme tient sa féminité en ce que l’on désire le plus d’elle. Derrière ces personnages, beaucoup y ont lu un manifeste féministe…

« Bien que je n’aie jamais considéré mon œuvre comme féministe ou comme une déclaration politique, il est certain que tout ce qui s’y trouve a été dessiné à partir de mes observations en tant que femme dans cette culture » précise-t-elle alors. À la fois interprète et réalisatrice, Cindy Sherman cherche à troubler, à étudier les diverses façons dont les images suscitent ou non chez la femme une certaine discipline. « Untitled Film Stills » dénonce intelligemment puisque la série reprend les thèmes des films hollywoodiens mettant en vedette des stars telle Marylin Monroe – ces mêmes femmes encensées et fantasmées pour leur soit-disant liberté. L’ambiguïté est réelle et, le langage corporel et les expressions faciales de ses caractères restent indéfinis pour justement laisser libre court à l’interprétation.

Le Cyclop de Jean Tinguely : une Oeuvre d’Amitié

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2,50 mètres de haut, 350 tonnes d’acier. L’immense Tête sans corps ainsi se dresse au cœur de la forêt de Milly, dans l’Essonne. Là, l’oeuvre étincelle de miroirs, tandis que de sa bouche l’eau s’échappe sur sa langue toboggan – au creux de son oreille, c’est un univers surprenant qui attend le spectateur. Un parcours labyrinthique tout fait pour découvrir des œuvres variées et complémentaires ; sculptures sonores et un petit théâtre automatique, c’est en lieu et place du cerveau que se dévoile aussi l’engrenage d’une machinerie formidable… Et si Le Cyclop de Jean Tinguely est une telle exception de l’art contemporain, c’est qu’il rassemble avant tout des amis artistes, réunit autour de la personnalité de Tinguely ; des amis d’une grande richesse provenant de quatre mouvements artistiques : Dada, Nouveau Réalisme, Art cinétique et Art brut.

Il fallut plus de vingt ans à l’équipe pour mettre au jour Le Cyclop. 1969, le chantier du Cyclop s’amorce dans la forêt de Milly. Jean Tinguely le sait : s’il veut mener à bien son projet, il doit en financer lui-même les travaux – c’est la seule condition pour lui de travailler en toute liberté. De liberté justement il est aussi question lorsque Tinguely décide qu’aucun architecte ne participera à la construction. Seuls, ses amis artistes et lui-même avec ténacité, force et détermination, bâtirent progressivement cette sculpture titanesque. Jean Tinguely et son amour Niki de Saint Phalle financèrent l’ensemble. Sans autorisation et avec leurs propres fonds donc, ils travaillèrent à partir de matériaux recyclés. En 1987, pour assurer sa protection et sa conservation, ils décidèrent de faire don du Cyclop à l’État français. Lorsqu’en 1991, Jean Tinguely s’éteint, c’est Niki de Saint Phalle qui se chargea, en respectant au mieux les idées de son compagnon, d’achever la sculpture en finançant les derniers travaux.

Mai 1994, Le Cyclop est inauguré par François Mitterrand, alors Président de la République. Cette œuvre incarne ainsi tout de l’utopie – une aventure collective, tissée de liens d’amitié, réalisée par ‘une équipe de sculpteurs fous’. « En travaillant dans la forêt, nous rêvons à une utopie et à une action sans limite (c’est illusoire je le sais) et notre attitude est celle de la Recherche de l’Acte Gratuit et Inutile. Et nous sommes très heureux comme ça, pourvu que personne ne nous empêche de travailler (comme des fous – ça va de soi) » soulignait alors Jean Tinguely. Le Cyclop ainsi fut parsemé de clins d’oeil, tendres et farfelus, imaginés par Tinguely et ses amis. « L’amitié, explique Yann Bouveret, qui s’occupe de l’entretien du Cyclop depuis la mort de Tinguely, c’était vraiment essentiel. Tout le monde a travaillé autour de Jean en oubliant les rivalités, les histoires d’argent. C’était un vrai chef d’orchestre. » Et l’espace le plus poétique de l’oeuvre se trouve au-dessus du cerveau: le petit théâtre, installé dans l’oeil, invite les spectateurs à s’asseoir dans des fauteuils aux formes étranges, rivés à des tiges métalliques qui montent et qui descendent. La pièce: une histoire d’amour fou entre un marteau et une dame-jeanne.

Untitled #216, L’Art de Cindy Sherman

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On le sait, Cindy Sherman a construit sa réthorique photographique sur sa capacité à reproduire voir travestir les stéréotypes féminins. Lorsqu’en 1989 on lui passe commande pour une personnalisation de porcelaine, l’artiste doit reproduire Le Diptyque de Melun, peint vers 1452-1458, par Jean Fouquet. C’est alors que lui vient l’idée de détourner la peinture classique – sa position stoïque et ses yeux abîmés, son manteau bleu et son fond de dentelle imitent toutes les conventions de la peinture du Nord époque Renaissance, mais la poitrine de plastique maladroitement accouchée de sa poitrine et le plissé de la robe trahissent bel et bien l’artifice de la photographie.

« J’étais dégoûtée de l’attitude visant à voir l’art comme quelque chose de religieux ou de si sacré » explique-t-elle plus tard. Et il est vrai que Cindy Sherman a toujours cherché un art accessible à tous, et surtout qui parle à tous. Untitled #216 fait ainsi partie d’une série de 35 photographies ayant pour thème le détournement de l’art justement mythifié – Raphaël, Caravage, Ingres ou encore Rubens… Sherman a alors décidé de réécrire sa propre histoire de l’art. En exploitant ici costumes et éléments de décor pour étayer ses compositions classiques, l’artiste cherche à courtiser pour détourner l’art du portrait en lui-même.

Et une fois de plus, c’est l’artiste qui incarne les différents modèles tout droit sortie de l’imaginaire collectif. Peinture figurative détournée sur un mode délibérément artificiel et caricatural, la série de Sherman est à comprendre comme un pied-de-nez même à la sacralisation d’oeuvres elles-mêmes liées à des croyances surannées. Le Diptyque de Melun façon Sherman, ou Untitled #216, propose ainsi une vision ironique de ce qu’est l’art à l’époque post-moderne – en plongeant dans l’héritage de l’humanité, elle fait de la photo l’outil idéal à la diffusion des icônes.  

Christian Dior Expose son Rêve au Musée des Arts Décoratifs

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Du 5 Juillet au 7 Janvier 2018, la maison Dior célèbre ses 70 ans autour d’une exposition d’envergure : ‘Christian Dior, Couturier du Rêve’ habille ainsi l’espace du Musée des Arts Décoratifs de Paris de la fougue et la richesse créative de Monsieur. Fondée en 1947, la griffe du numéro 30 de l’Avenue Montaigne peut en effet déployer un patrimoine extraordinaire qui, par là même, retrace l’histoire de la mode et de la couture Française. Photographies iconiques – œuvres de grands photographes tel Richard Avedon – parfums embouteillés dans des flacons aussi exclusifs que précieux, robes coutures les plus folles : lorsque la maison ouvre ses archives, c’est pour exposer des documents originaux et des oeuvres d’art en elles-mêmes.

Ainsi, c’est une ballade dans l’univers couture et olfactif que propose la maison. Une ballade qui s’ouvre sur l’univers du couturier-parfumeur – le mythique Miss Dior, la « fille chérie » de Christian accueille ainsi les visiteurs dans la longue et belle histoire des fragrances. Le lyrisme de Dior se dévoile ensuite autour des robes de Monsieur : de la toute première confectionnée par Christian Dior lui-même en 1949 pour sa sœur Catherine, jusqu’au merveilleux modèle dit « pointilliste » de Raf Simons, en passant par la splendeur brodée par Maria-Grazia Chiuri ; rien n’est laissé au hasard pour émerveiller les visiteurs. L’exposition se poursuit sur les origines Grassoises du couturier avec la vitrine ‘Dior et la région de Grasse’. On y retrouve les racines provençales des Parfums Dior et le Château de La Colle Noire, l’eden de Christian Dior, sa dernière demeure… Un peu plus loin, ce sont des flacons aussi époustouflants que prodigieux qui se montrent pour la première fois au public : la première trilogie bleu-blanc-rouge fuselée par la cristallerie Baccarat, les amphores d’Otoniel ou de Victoire de Castellane jusqu’aux éditions d’exception aux noeuds brodés par les ateliers Couture – ici s’illustre tout l’art du flaconnage Dior.

Enfin, c’est l’art de la couleur et le sacre de J’adore, parfum des parfums, qui embaume le visiteur du rêve de Christian Dior. Le couturier artiste plonge ses disciples dans l’univers ‘Colorama’, la Couleur Dior. Une fresque d’objets décline ainsi les couleurs fondamentales de la Maison en s’attardant comme il se doit sur les plus grands talents de la Beauté Dior : Serge Lutens, Tyen ainsi que Peter Philips, l’actuel génie de la création des maquillages de la maison. L’exposition ‘Christian Dior, Couturier du Rêve’ s’achève aussi sur l’Or, l’Or de Dior qui, comme Jean Cocteau aimait à le répéter : « Un nom magique qui comporte ceux de Dieu et or. » Un éclat d’élégance et de magie teinté de mythe qui occupe donc le Musée des Arts Décoratifs jusqu’en Janvier 2018.

La Table Saarinen : le Best Seller des Temps Modernes

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C’est le genre de meubles dont l’histoire fut éclipsée par le succès et les copies : la Table Saarinen est en effet l’un des meubles cultes de l’histoire du design. Intemporelles, copiées mais jamais égalées, elles allient sobriété et élégance pour trouver leur place dans tous les types d’intérieur. C’est en 1956 que le designer Eero Saarinen édite la collection Saarinen Tulip – avec elle, il fait le serment de mettre fin à « l’univers laid, confus, chaotique » qu’il observe de tout temps sous les tables et les chaises – le misérable fouillis de pieds ne sera définitivement plus de ce monde. Ainsi la table Saarinen Tulip devient l’un des projets les plus célèbres de Eero Saarinen – véritable classique des temps modernes, l’objet a cela d’exceptionnel qu’il se caractérise par un chant biseauté qui accentue sa légèreté quelqu’en soit sa dimension.

En s’appuyant sur sa formation initiale de sculpteur, Eero Saarinen a en fait raffiné son design en puisant ses lignes dans des formes organiques. Coulé en marbre ou stratifié, le plateau est ainsi tenu par un pied Tulip en fonte d’aluminium protégé par un revêtement Rilsan blanc ou noir. En d’autres termes, le très beau plateau ovale en marbre « Arabescato », ou blanc veiné gris, est soutenu par un piétement central en fonte d’aluminium poli à la machine et protégé par un revêtement Rilsan blanc. Le marbre est recouvert d’un vernis polyester transparent brillant le protégeant des tâches… Exemple même des pièces de design intemporel car simples et organiques, la Table Saarinen prend place aujourd’hui dans de nombreux musées, hôtels et galeries à travers le monde entier. La pièce est ainsi depuis toujours éditée par Knoll International – chaque pièce originale porte la signature de Eero Saarinen sous le plateau, dans un mariage entre élégance et légèreté ; un design à l’encombrement minimum pouvant se décliner dans une infinité de tailles et de marbres…

Untitled no 96, le Manifeste Cindy Sherman

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C’est en 1954 dans la banlieue de New-York que Cindy Sherman voit le jour, et pour une fois, le destin n’était pas joué d’avance. Lorsqu’elle quitte le domicile familial, Sherman part faire des études d’art à l’Université de l’Etat de New York, à Buffalo, et c’est la peinture qu’elle choisit tout d’abord : « Je ne voulais pas faire du grand art, je n’avais aucun intérêt dans l’utilisation de la peinture, je voulais trouver quelque chose que n’importe qui pourrait s’approprier sans rien connaître à l’art contemporain. Je ne pensais pas en terme de tirages de qualité ; je ne voulais pas que le travail ressemble à une marchandise. ». Alors même qu’en 1977 sa série Untitled Film Stills met un coup de projecteur sur son travail, le magazine Artforum lui commande en 1981 une série de photos, qui sera ensuite distribué à des magazines masculins. Intitulée Centerfolds horizontals, Untitled no 96 semble la pièce maîtresse de l’oeuvre.

En jetant sur la société américaine un œil acerbe mais sensé, Cindy Sherman fait naturellement la liaison entre féminité et discipline, se plaçant sans le vouloir en fer de lance de la nouvelle vague féministe. Dans son travail, la photographe se met en scène ; il ne s’agit pas de se prendre en photo mais de réaliser des clichés aux faux airs d’autoportraits. Cindy Sherman invente un dialogue inédit avec le spectateur : « J’essaie de faire en sorte que les autres reconnaissent quelque chose d’eux-mêmes à travers moi » précise l’intéressée. Et justement, cette œuvre ambiguë cherche à dénoncer le sexisme dont toute femme est inconsciemment ou non victime au jour le jour.

Mieux, c’est à travers le média même qui véhicule l’idée de disponibilité du corps, qu’elle tente de dénoncer le pouvoir performatif des magazines – elle veut bel et bien remettre en cause l’influence certes séduisante mais oppressive des médias sur les identités individuelles et collectives. Dans une décennie où les médias deviennent de masse et cherchent à diffuser l’image d’une femme forte car à même de consommer par elle-même, Cindy Sherman tourne ici la caméra sur elle-même dans une fragile position de questionnement. Dans une teinte orange d’un kitsch absolu, Sherman déjoue les pièges d’un féminisme misogyne pour un peu plus ancrer sa réflexion dans les pages même des magazines masculins. Et c’est justement cette photo qui s’envole en 2011 pour la modique somme de 3 890 000 dollars chez Christie’s.

L’Hommage à New-York de Tinguely

L’artiste est à l’origine de deux des idées les plus révolutionnaires de l’art moderne – la Méta-Matic, la machine qui dessine, et Hommage à New York, une sculpture pensée comme un happening auto-destructeur. La filiation de Jean Tinguely avec le concept de Marcel Duchamp est naturelle – entre eux, la dialogue s’établit autour des objets de méditation ; des œuvres composées comme des machines à penser, pourtant taxées ‘d’accessible’. Car l’art de Jean Tinguely se fonde dans le mouvement, dans l’action, tant il cherche à saisir la vie et la société dans ce qu’elles ont de vif. Ainsi, lorsqu’en 1960, Tinguely construit dans le jardin du MoMa l’oeuvre Homage to New York, la sculpture-machine de 16 mètres de long annonce un happening hors norme.

Conçue en collaboration avec l’ingénieur Billy Klüver, l’oeuvre de Tinguely fut ainsi composée à partir d’un assemblage de 80 roues de bicyclette, de vieux moteurs, un piano, des tambours en métal, une machine à adresser, un déambulateur pour enfant, et une baignoire émaillée… Bily Klüver raconte : « Pendant que nous construisions la machine, je ne cessais de m’étonner du mépris total de Jean à l’égard des principes fondamentaux de la mécanique. Il exigeait soudain qu’un élément fonctionne, pour le détruire aussitôt après par une intervention triviale. Jean travaillait en artiste et c’est en artiste qu’il choisissait et posait moteurs et courroies de transmission. » Ainsi lorsque ce 17 mars 1960 la machine de Tinguely entre en mouvement pour la seule et unique fois, c’est pour rendre hommage à la Grosse Pomme… Comme en furie, comme chargée de l’énergie sans pareille de New York – une énergie somme toute éternelle – la sculpture-machine s’auto détruit devant l’audience. Et il ne reste que des fragments de celle-ci.

Pour l’artiste, le démembrement de sa machine fait allusion au côté éphémère de la vie, tout en moquant le côté magnifiquement définitif de New York ; mais avant tout, et Tinguely lui-même le précise : « C’était surtout une liberté complète que je me donnais en construisant toujours en envisageant la possibilité destructive. C’est à dire en construisant quelque chose pour lequel je n’envisageais jamais de savoir est-ce que ça va durer une minute ou dix minutes ou deux heures ou dix ans. Mon problème là était uniquement de m’adonner à une construction complètement folle et libre. » De cet happening hors norme ne demeure aujourd’hui que des photos, un film et de nombreux témoignages, certains euphoriques, qui font finalement perdurer cet art dans l’histoire.

Les Nouvelles Tendances Maison du Bon Marché

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A l’image d’un Paris en pleine mutation, le XIXe siècle fut aussi et surtout symbolisé par la création du premier Grand magasin Parisien – Le Bon Marché qui, en proposant de multiples innovations – prix fixes, marges réduites, livraison à domicile, échange d’articles, vente par correspondance, mois du blanc, soldes, concerts privés, coin bibliothèque – arrive en réalité à bousculer le quotidien des femmes de l’époque, les guidant un peu plus vers leur émancipation. L’histoire s’écrit en 1852 lorsque Aristide Boucicaut fils de chapeliers, monte à Paris pour être calicot.

Plus tard, il transforme, avec son épouse Marguerite, une simple échoppe en un « grand magasin » parisien singulier au large choix où l’on entre librement et déambule sans être importuné. Le Bon Marché est né. Bientôt, dans le monde entier, le modèle commercial inventé par ce couple précurseur et révolutionnaire sera copié… Lorsqu’en 1984 le groupe LVMH prend possession des lieux, la nouvelle équipe décide de repositionner le magasin. L’idée : faire du Bon Marché le magasin Parisien le plus sélectif de la capitale. Alliant tradition et modernité, dans un cadre chaleureux et convivial, Le Bon Marché devient un lieu haut de gamme où les valeurs d’authenticité et le culturel viennent se mêler étroitement au plaisir d’acheter… Ainsi, si la Rive Gauche est souvent considérée comme le profil chic de la Seine, il est à parier que le Bon Marché y a un grand rôle à jouer.

Il faut dire que le Bon Marché reflète à lui seul cet esprit Rive Gauche: une ouverture sur le monde, un goût pour la culture, une tradition sans cesse revisitée… Ici, pas d’explosion de l’offre, pas de frénésie de consommation. Et c’est ainsi que la cahier de tendances maison introduit par le Bon Marché pour l’Automne/Hiver 2017 distille l’empreinte d’un temps passé. Cette saison, l’humeur est ainsi à l’opulence victorienne où les textiles baroques, les velours capitonnés et les marbres Palazzo rappellent les splendeurs d’un passé que les designers d’aujourd’hui remettent au goût du jour ! Cette saison aussi, le Bon Marché renoue avec le confort Second Empire pour un classicisme réinventé dans des volumes dramatiques mais aussi fantasques que l’idée du boudoir… Une collection à découvrir dès la rentrée prochaine.

Untitled Film Stills, la Première Oeuvre de Cindy Sherman

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Plagiat et détournement – c’est ainsi que l’on vulgarise souvent tout l’étendue de l’oeuvre de Cindy Sherman. En tant qu’artiste, Sherman travaille seule : photographe, modèle, coiffeuse, maquilleuse, costumière et styliste, son talent est tel et multiple qu’il lui permet de mettre en scène, non sans un certain goût pour la provocation, une esthétique somme toute très précise. Composée entre 1977 et 1980, sa série de 69 photos intitulée Untitled Film Stills fait justement preuve de cette griffe caméléon – dans un décor réel, elle présente 69 personnages comme autant d’écho aux multiples visions de ce qu’est la femme, de la starlette supposée écervelée à la libraire pulpeuse en passant par la femme-objet sexuel. Toute la force de Cindy Sherman repose en ce qu’elle sait manier avec une dextérité sans pareille œuvre avant-gardiste et sentiment de familiarité.

Ainsi, lorsque la série des 69 femmes solitaires apparaît sur la scène artistique internationale, Cindy Sherman interpelle en fait un spectateur amorphe, ravi depuis des décennies de sa consommation intempestive et irréfléchie de clichés et d’images supposées de la femme. Construite par et pour lui, cette vision est ici familière mais non identifiable – libre de construire ses propres histoires, le spectateur jamais ne comprend le véritable visage de l’artiste… Jamais Cindy Sherman ne dévoile son “moi“ et ce afin de déconstruire la notion même d’identité : dès lors la photographie stylisée devient l’outil d’une forme de contestation. Ainsi, Untitled Film Stills reprenait en noir et blanc l’esthétique des stills des films de série B, les actrices de cinéma des années 1950 et 1960. Chaque film-still est ici une reconstitution imaginée empruntée aux films classiques du néo-réalisme Italien, au cinéma d’Hitchcock ou encore de Douglas Sirk.

Ici le sujet est la femme – seule à l’image, disposée dans des situations diverses mais toujours stéréotypée. Ainsi, l’artiste apporte une autre dimension à ces images car elle est à la fois sujet et créatrice, actrice et spectatrice ; et c’est en ce sens que son travail est révolutionnaire puisqu’enfin une femme photographe impose une certaine distance avec la représentation même qu’elle propose. Une sorte de mise en abîme salvatrice dans un monde ô combien machiste et paternaliste. Justement, si cette première série révèle l’artiste au monde de l’art, toute son œuvre artistique à venir porte en elle cette empreinte sinon féministe au moins indirectement engagée contre toutes formes de normes imposées aux femmes – qu’ils s’agissent de comportements, de corps ou de façons d’être…